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lundi 18 décembre 2017

"Je t'aime, je t'aime" d'Alain Resnais

Il me faut faire court. Le temps presse. Personne n'a le temps de me lire ou alors j'ennuie. Pas de style, pas de fond. Au fond, pas le temps. Rester sur l'essentiel et l'air du temps, c'est ce qui importe. Je cherche. Je cherche. L'amour c'est l'essentiel, certes, mais y penser me blesse. Comment s’y prendre ? J'entends des rires. Je pose mes doigts sur mes lèvres. Mes pensées, je vous les offre comme un baiser. J'ai toujours cru que vous les partagiez. Penser à quelqu’un, y penser fort, c'est comme ne rien penser, n'est-ce pas ? Les marques d'affection à moins qu'elles ne se remarquent ne laissent aucune trace. C'est ici que je les laisse pourtant. Autant de lettres d'amour sans destinataire; tant de regrets et d'envies, de bouteilles à la mer. Mais je ne suis pas seul à attirer l’attention, à chercher l'autre et sa compassion. Je vois toutes ces photos d'enfants grandir, à venir, sur Facebook, sur Instagram. Je vois le mien, si beau, si touchant. Je vois ces joies, ces mariages à foison, ces amis autour d'une table ; un frère au sud, un frère au nord, mes parents au centre de tout ; ces paysages magnifiques, ces horizons indépassables. Je sais que c'est l'essentiel, mais tout cela m’échappe.

mercredi 23 août 2017

"Ecrire ou mourir" de Michel Houellebecq


Ecrire est un cri que personne n'entend, une bouteille à la mer que la mer emportera. C'est à toi que je m'adresse, toi qui m'attend là-bas. Je t'écris la critique d'un film qui ne verra jamais la nuit. Une missive lancée vers l'inconnue. Imagine un mouvement lent, un son assourdissant. Regarde ton écran. Tu saisis? Je suis dans les entrelacs de son scintillement. Discontinu, je ne fais sens qu'une fois sur deux. A nous deux nous ferons sens.

Ecrire est un cri qui ne fait aucun bruit. Entends-tu la mer emporter tes sens? Je m'adresse à une adresse inconnue et attends que la nuit déroule son film. Un mouvement assourdissant. Me vois-tu scintiller dans la lenteur de notre pas de deux? A nous deux nous referons le monde sur grand écran. 

Ecrire c'est aimer l'inconnu, boire tout son soûl. Je t'envoie ce missile qui te mettra à nu. Je vois ton corps se mouvoir lentement et m'inviter dans la danse. Je ferme les yeux et savoure l'explosion de mes sens. C'est tout. 

Ecrire c'est vivre maladroitement. Un peu de sens, un peu de bruit qui résonne à l'infini. A chaque mot je renais, je fuis. A chaque ligne je perçois la suivante qui m'emportera vers un horizon vague. 

Ecrire c'est mourir aux yeux de tous. Lentement. Infiniment. Je divague. Si j'avais su. Si j'avais bu. A nous deux nous aurions tout fait au vu et au su de tous. Nous nous serions aimés entre la mer et l'horizon, dans les yeux, à l'unisson. 

Le temps d'un film.

samedi 5 août 2017

"Blade Runner 2049" de Denis Villeneuve


Peut-on critiquer un film que l'on n'a pas vu? Il est rare qu'un auteur - qu'il soit de cinéma ou de tout autre chose - sache se réinventer. Que l'on soit génial ou médiocre, on ressasse la même histoire, de l'enfance fantasmée à la vieillesse si redoutée. 

Denis Villeneuve raconte des histoires uniques qui n'en font qu'une, une histoire de famille qui se répète de film en film. D'un drame sanguin à un thriller terreux, que l'enfance soit déchirée, sacrifiée ou préservée, il sérine la même chanson dont seules la mélodie et la rythmique changent d'un air à l'autre. 

Persuadé de se renouveler ne se rend-il pas compte qu'il ne fait qu'approfondir son oeuvre cinématographique? N'aurait-il seulement le désir de la bâtir s'il savait qu'un nouvel amour n'était que la réminiscence d'un ancien? En tout cas elle ne saurait se compromettre dans les interminables compromis commerciaux imposés par la Warner, et je n'ai aucun doute que Blade Runner 2049 sera un film sur l'enfance d'un petit chef-d'oeuvre de science fiction qui échappa lui-même à son auteur, Ridley Scott.

Alors oui on peut critiquer ce que l'on n'a pas vu tant que l'on s'efforce d'imaginer la variation nouvelle d'une vieille antienne.

Le film de Ridley Scott n'a pas grand-chose à voir avec le roman dont il s'inspire. Il s'attarde sur ce fantasme de l'homme moderne de donner une âme à des machines alors qu'il doute lui-même d'en avoir une. C'est cet homme qui veut prendre la place de son createur que Ridley Scott méprise. Que cela soit en 1492, 2019 ou 2049, il n'explore pas seulement de nouvelles terres celluloïdes, mais son propre dédain pour une humanité mue par cette force monstrueuse, dévorante et baveuse - la vie - qui n'engendre que destruction. Il se propose sans état d'âme de l'avorter au sens propre et figuré tout au long de son sinueux chemin de croix cinématographique.

Denis Villeneuve a quant à lui consacré son dernier opus à sauver une vie condamnée à ne faire sens si ce n'est dans les détours extraordinaires de la science fiction. Qu'elle soit brisée ou éphémère, ses films sont des odes à la vie.

Un misanthrope et un philanthrope unissent ainsi leurs contradictions pour répondre aux questions qui hantent des hommes orphelins de toute transcendance. 

Le monde ne se porterait-il pas mieux si l'homme cédait sa place à un robot dénué de cette puissance contre-nature qui le pousserait à sacrifier le monde où il est venu pour conquérir celui où il n'ira jamais?

Le monde ne se porterait-il pas mieux si l'homme abandonnait ses rêves d'immortalité dont celui d'animer des intelligences si artificielles?

Le monde ne se porterait-il pas mieux si l'homme ne se prenait plus pour son propre créateur et acceptait sans broncher sa condition d'ouaille corvéable à merci qu'elle soit électrique ou non?

Le monde du cinéma enfin ne se porterait-il pas mieux si les studios hollywoodiens cessaient de ressasser les mêmes histoires?

Je ne doute pas que Blade Runner 2049 répétera maladroitement comme un enfant l'histoire qui fut à l'origine d'un succès critique et commercial inattendu. Je ne doute pas non plus qu'il échappera à son auteur, son producteur et la Warner telle une créature se jouant de son créateur. Sa beauté formelle qui transpire de sa bande-annonce fait rêver d'un film qui crèvera l'écran pour en révéler la mécanique morphéenne.

dimanche 23 juillet 2017

"The Lost City of Z" de James Gray


Les cheveux dans le vent, Percy Fawcett poursuit le train de ses pensées au coeur de l'Amazonie. Des souvenirs heureux défilent sous ses yeux commes des visages insaisissables sur des quais de gares anonymes. Le regard fixé sur son horizon funeste, les paysages se confondent et son esprit divague. Loin de la superficialité de son monde, rien ne pourra plus l'empêcher de s'elancer le coeur battant vers ses rêves de profondeur. Rien ne pourra plus l'arrêter, ni les amours passées ni une mort certaine. Les cheveux dans le vent, Jack Fawcett laisse rouler quelques larmes sur ses joues comme autant de preuves d'une civilisation perdue entre ici et l'infini.

mercredi 19 juillet 2017

"Sexe, mensonges et vidéo" de Steven Soderbergh


La vie est un tissu de mensonges. Rares et douloureux sont ces moments qui froissent les esprits et déchirent les cœurs. Graham, le héros très discret de cette jeune palme d’or, sait combien la rumeur d’une vérité inavouable peut coûter à une existence sans éclat ni fracas. Il connaît le prix de ce silence qui voile ces mille et un visages de notre quotidien. C’est ce silence que notre confesseur cathodique veut briser en recueillant des secrets de femmes sur le divan de son salon. C’est dans son intimité que notre vidéaste amateur découvre leurs visages troublés par le souvenir d’une première fois. C’est au son de leurs voix langoureuses qu’il s’épanche aussi, et se prend à rêver de cet instant où les brûlures du désir s’apaisent sous quelques larmes de pluie.

lundi 13 mars 2017

"Moonlight" de Barry Jenkins


Film oscarisé à rebours, Moonlight échappe au crédo hollywoodien habituel où le message au monde du cinéma se doit d’être limpide. Divisé en trois chapitres, Il nous conte l’histoire de Chiron, un jeune noir de la banlieue de Miami suivant ce qui semble être un parcours linéaire, de Little, l’enfant qu’il fut, à Black, l’adulte qu’il sera. Cependant le récit que certains jugeraient prévisible se termine sur un plan qui nous amène à nous refaire le film. Qui était vraiment Chiron ? Se définissait-il par son nom, sa couleur de peau ou sa sexualité ? Ou le bleu profond de l’océan ?

Son identité est mouvante et tangue d’un côté vers une sensibilité à fleur de peau et de l’autre vers une virilité de circonstance. Blanc ou noir, homo ou hétéro, dominant ou dominé, Moonlight se situe bien au delà de ces alternatives binaires. Il cultive la poésie de l’ambiguïté, cette fleur fragile qui ne peut s’épanouir dans un cœur de pierre et rester de marbre face à l'injustice et la haine.

Chiron mène sa barque en marge des conventions et s’attire rapidement des flots de quolibets et des déferlantes de violence. Il emporte alors Little dans un voyage funeste et s’échoue sur les rives arides d’une société où la survie dépend d’un corps et d’une âme sculptés à l’épreuve du feu. Il devient Black, dealer de drogues à la petite semaine et amateur d’un hip hop testosteroné, un roc à mille lieues d’une mère brisée par les relents du crack et les élans d’une concupiscence masculine destructrice.

Rien ni personne ne semble pouvoir percer cette roche volcanique où ne brule plus aucune passion ; jusqu’à ce qu’un un coup de fil réveille en Black cette flamme qui l’empêcha de sombrer enfant dans l’onde saphir, l’appel d’un ami intime et le souvenir d’une première fois, la seule fois où il se sentit en vie avant de se renier pour la gagner, la dernière fois où il fut trop faible pour la prendre à bras le corps et trop fier pour s’y jeter à corps perdu.

lundi 6 mars 2017

"My Scientology Movie" avec Louis Theroux vs "Elle" sans Paul Verhoeven


Que peuvent bien avoir en commun ces deux films à facture si étrangère ? L'athéisme? Une vision flegmatique et une autre cynique d’un monde sans Dieu ?

Lui - Louis Theroux - y croit peut-être encore à ce chemin de croix qui donnerait accès un monde sans illusion, sans Hollywood.

Elle, elle est nulle et encore moins que cela dit-elle, en dessous de la ceinture et bien au-delà d’un thriller érotique basic. Elle est sans foi ni loi.

Ne sont-ils pas tous deux déconnectés du réel ? Le documentaire de l'un est une œuvre de fiction sur une religion qui n'en est pas une et le film de l'autre n’est qu’un étrange document visuel sur l’état inquiétant d’une société accro à la fiction.

Dans ces deux cas cliniques, je vois des mondes en-deçà de la réalité où je finirais par me perdre, de multiples niveaux d’interprétations dont le sens n’aurait de cesse d’être insondable et le game over inaccessible.

J’y cherche l’Humain d’abord, mais faute de le trouver, je me dis souvent que ce serait mieux s’ils s’en allaient tous, tous ces faiseurs de rêves et de cauchemars. Perdrais-je la foi en le cinéma, cette machine à songes qui emporte mes sens parfois, mais me claque la porte au nez quand le réel se fait trop sentir ? Comme Elle, je questionne toutes ces images aussi proches de ma réalité soient-elles, mais ce ne sera (mal)heureusement pas la violence qui leur donnera substance.

Le héros de "My Scientology Movie" est un paria, une ancienne sainteté du dernier sanctuaire des déçus de toute autre transcendance, qui a explosé après que son maître ait lui-même pété une durite et quelques mâchoires. Il a quitté le navire sectaire et est revenu sur terre pour s’embarquer dans ce projet de reconstitution d’une douleur réelle avec le guru très british du documentaire. Rejouer et revivre par l’entremise de la fiction cette scène d’une violence décisive où, malgré son long entraînement à maîtriser toute émotion, il a tout lâché. Et tout cela ponctué des regards bienveillants et des pieux silences du divin Louis Theroux.

L’héroïne, Elle, est Isabelle Huppert, presque belle, presque désirable, une fleur fanée qui pique, se déchire et traite ses employés, ses amants, ses proches, son fils, tout son monde avec condescendance. Elle donne et encaisse les coups sans broncher, presque avec le sourire. Elle ne verse pas une larme pour son réalisateur, son maître, qui de film en film, s’enferme dans une carcasse où l’émotion ne transperce plus. L’amour, il n’y croit pas ou n’y croit plus, si ce n’est peut-être sans violence, sans rixes, sans vie, sans homme.

Supprimer l’émotion par tous les moyens de coercition possibles pour mieux la contrôler. Devenir insensible à cette souffrance ambiguë d’être à la fois mortel et infini. Serait-ce le thème commun de ces deux films? Quelle serait donc cette affliction dans la vie du Louis adolescent qui fit trembler l’aiguille du temps et cette émotion fébrile et souvent inattendue que les scientologistes ne sont pas les seuls à vouloir pulvériser à coups de poings, de dogmes et de gifles ? Quelle serait donc cette folie qui me donne la force d’avancer un pas après l’autre, à chaque jour sa peine, sa joie?

La possibilité d’une île lointaine peut-être où se languirait une tortue rouge.

samedi 18 février 2017

"La la land" de Damien Chazelle


Dans deux mois nous serons amenés à voter pour le prochain président de la République Française. Dans l'attente d'un renouveau qui se fait languir, les rêves se noient dans les désillusions et les illusions font loi. Pencher à droite, pencher à gauche, le balancier politique rythme la même petite musique tous les sept ou cinq ans, orchestrée par nos médias ronflants et serinée par nos petits politiciens à la langue de bois.

Mais quel est ce bruit de fond? La mondialisation? Elle fait battre le coeur de l'Europe, de la France, trop vite, trop fort; plus personne n'arrive à suivre, les cordes se brisent, les cors s'essouflent; nous ne pensons plus qu'à survivre, négligeant nos proches, nos racines, oubliant que nous revenons de loin, de ce pays où nous pouvions encore fredonner la la la nonchalamment et nous aimer sans penser au lendemain.

vendredi 6 janvier 2017

"La loi du marché" de Stéphane Brizé


La loi du marché de Stéphane Brizé se termine sur Black Sands de Bonobo, une musique à la fois moderne et désuète. Son film précédent, Quelques heures de printemps, se finissait sur un morceau envoûtant de Warren Ellis et Nick Cave composé pour un autre film, L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford. Tout ça pour dire que les héros de Stéphane Brizé retiennent souvent leurs émotions jusqu'à ce qu'elles nous emportent dans une envolée lyrique inattendue.

Ce choix musical qui pourrait paraître incongru dans un film dit 'social' fait exploser le cadre de ce cinéma vérité dont les frères Dardenne sont devenus les chantres les plus médiatisés. Ces metteurs en scène du quotidien déploient des efforts surhumains pour coller à la réalité, éviter les écueils de la surenchère, de la dramatisation, du mélo, de la fiction, du cinéma hollywoodien somme toute. Pas ou peu de musique; des acteurs de la 'vraie vie'; unité de lieu, de temps et d'action. Il faut se contenter de peu pour capter la vérité et d'un rien pour sombrer dans l'ennui.

Cette réalité cinématographique, à laquelle le personnage de Vincent Lindon et le spectateur se confrontent dans La loi du marché, fait l'effet d'une douche froide. Elle nous coupe le souffle et nous empêche d'exploser en pleurs. Elle désenchante et abrutit. Cette réalité des dialogues désabusés avec l'administration de Pôle Emploi, des entretiens d'embauche humiliants, des interminables vidéos de surveillance, des fins de mois impossibles à boucler, des joies tristes, des larmes sèches; cette réalité, aussi juste et poignante soit-elle, nous laisse K.-O.

Comme ce héros de ce cinéma sans effet spécial, nous voulons nous enfuir, porté par la musique moderne et désuète de Bonobo, et nous précipiter dans l'écran noir, là où notre imaginaire recouvre sa liberté et s'envole vers des histoires extraordinaires, des personnages larger than life, des galaxies far, far away.

mercredi 30 décembre 2015

"Star Wars : Le Réveil de la Force" de J.J. Abrams


La machine de guerre promotionnelle de Disney a propulsé le nouvel opus de cette saga intergalactique au top des films les plus lucratifs de l’histoire du cinéma hollywoodien. Est-ce la preuve que c’est un bon film ? En tous cas, c’est un film qui a su attirer anciens et nouveaux fans de Star Wars grâce à une campagne marketing efficace. J.J. Abrams a lui-même - depuis longtemps - préparé le terrain en disséminant des références nostalgiques à Star Wars dans la plupart de ses films et notamment dans le dernier Star Trek Into Darkness.

Le Réveil de la Force est un succès commercial indéniable, mais une fois la magie du générique dissipée, c’est un film décevant. Il entonne dès les premières images une longue marche funèbre pompeuse et pompière, enterrant une à une les dernières icones de la saga culte. A l’image du sabre laser qui a perdu son maître, ce film n’est qu’un piètre relais que se passent tristement les anciens et nouveaux protagonistes de cette aventure vieille de près de quarante ans dans l’attente d’un film à la hauteur des espérances. Le réveil de la force y est fébrile. Sa flamme vacille rapidement et n’éblouit jamais. Ce septième sceau n’est clairement pas une révélation. Il ne surprend ni n’émerveille. Il déroule sans génie sa litanie de clichés et de clins d’œil trop appuyés aux autres épisodes de la série. L’Episode VII ne renouvelle ni ne transcende ce que George Lucas sut créer avec trois bouts de ficelles techniques et un réel talent de tragédien.

La promotion de la promotion d’une promotion d’un film qui ne verra jamais le jour. Telle est la formule magique des franchises hollywoodiennes qui n’en finissent plus de promettre le grand soir. Tout cela a été depuis longtemps théorisé et mis en pratique par les studios et les producteurs de séries TV américains sous le terme de cliffhanger. Soyez patients, accrocs du petit et grand écran ! Le mystère de la création sera élucidé à l’épisode suivant. En attendant peu importe si l’histoire est médiocre, le fond creux, les dialogues pauvres tant que le tout est noyé dans un déluge savamment orchestré d’effets spéciaux – on en a pour son argent - et que l’aventure continue. Soyez patients, fans de Star Wars ! Le prochain sera le bon. Promis. To be continued.

Cette méthode de faussaire est au cœur de la mécanique bien huilée des blockbusters à tiroirs et sert de cache-misère à une industrie en mal de scenarii ambitieux et exigeants. Surprendre, émerveiller et faire réfléchir sont les risques que les studios américains - brassant des milliards de dollars en production, marketing et distribution – sont de moins en moins enclins à prendre. Promouvoir à défaut d’émouvoir, ils sont ainsi passés maître dans l’art d’assurer la vente et l’après vente de la promotion de films qui ne sont jamais que l’ombre du suivant.

Le Réveil de la Force ne fait pas exception et égrène lieux communs, personnages et archétypes des films de l’autre, le ‘Rohmer’ du cinéma de science-fiction, le mal-aimé des soi-disant fans de Star Wars, la cible facile des pseudo-critiques cinéphiles qui ne savent plus juger un film au-delà de sa forme. Car au point de vue formel, Le Réveil de la Force est de bonne facture, mais au delà des travellings étourdissants et des espiègleries d’un Han Solo grabataire, que reste-t-il des intrigues politiques, des dilemmes cornéliens et tragédies œdipiennes des films de Lucas ? Presque rien. J.J. Abrams est surement un fan de Star Wars, mais il n’a malheureusement pas compris grand-chose à sa mythologie.

Avant de rentrer dans le vif du sujet et juger sereinement le film d’Abrams, dissipons tout de suite un malentendu. Si George Lucas est un metteur en scène parfois médiocre, il n’est pas moins un des plus grands conteurs du cinéma hollywoodien. Beaucoup de fans et de critiques ont glosé sur La Menace Fantôme et L’Attaque des Clones. Ces films sont certes loin de la mise en scène spectaculaire de l’Episode VII, mais les histoires qui les sous-tendent sont bien plus riches et complexes, mêlant intrigues politiques et réflexions philosophiques passionnantes pour tout amateur de science-fiction.

Qu’en est-il de l’histoire du film d’Abrams ? Elle n’est qu’un méli-mélo de toutes les intrigues des précédents films de la série. La jeune héroïne de l’Episode VII est ainsi (presque) orpheline, mécanicienne experte, pilote hors-pair, tout comme Luke avant elle. Mêmes traits, même parcours initiatique, même ligne scénaristique. Est-ce que sa féminité serait sa seule originalité ? Inverser les motifs et codes des autres films n’ai nullement une preuve d’originalité, notamment lorsque le procédé devient systématique. L’Episode VII multiplie ainsi les inversions et variations sur les thèmes principaux des autres épisodes, développant un écheveau d’intrigues artificielles sans réel fondement. Des documents secrets dissimulés dans un droïde ; le massacre d’un village ; un bar peuplé de créatures bigarrées ; l’épreuve de la ‘cave du mal’ ; une bataille décisive sur une planète glaciaire ; un parricide inévitable ; une super étoile de la mort condamnée au même sort que ses grandes sœurs ; un Jedi exilé sur une planète introuvable. L’inventaire à la Prévert pourrait continuer jusqu’au fin fond de la galaxie.

Les scénaristes du Réveil de la Force ne se sont pas foulés en ne changeant que quelques lignes aux histoires déjà écrites par George Lucas et ont tout mixé grossièrement sans faire preuve d’aucune finesse d’écriture. Si ce dernier n’avait pas donné son blanc-seing, on n’aurait crié au mauvais plagiat. Mais chut ! Ne réveillez pas les accrocs de ces films à gros budget qui ne sont que la resucée d’autres films à gros budget. Il ne faudrait pas qu’ils se rendent compte qu’on leur sert toujours la même soupe d’effets spéciaux insipide. Ils pourraient finir par bouder les salles obscures et se mettre à y préférer la lecture lumineuse d’Isaac Asimov, Arthur C. Clarke, Frank Herbert et Dan Simmons.

N’y-a-t-il donc rien d’original dans l’Episode VII ? Il y a bien l’histoire de ce Stormtrooper qui a du mal à adhérer à la logorrhée imbitable des nazillons de pacotille du Premier Ordre. Il y a de quoi le comprendre quand leurs représentants ont si peu de charisme. L’un nous fait son Adolphe tonitruant et l’autre sa crise d’ado. L’Empire a clairement perdu de son panache. L’absence du personnage principal des six films précédents - Dark Vador – se fait cruellement sentir. Le pauvre a été réduit à une relique idolâtrée par un éphèbe aux penchants obscurs. L’Empire y est infantilisé et ridiculisé. C’est le pire affront que l’on peut faire à la saga Star Wars.

Le côté obscur se doit d’être une alternative crédible au pacifisme combatif des chevaliers Jedi, mais le politiquement correct et les bons sentiments l’ont définitivement dissous dans la mièvrerie. Le piètre successeur de Dark Vador fait tomber le masque assez rapidement et se révèle être sans consistance ni conviction. Il tue son père pour lui prouver qu’il n’est pas un ‘faible’. Le basculement d’Anakin de l'autre côté du miroir aux alouettes d'une république corrompue et d'un ordre Jedi à l'ascétisme fanatique avait bien plus de force et de sens.

Le triomphe commercial de l’Episode VII est compréhensible vu le niveau de l’attente d’un véritable réveil de la force, mais son succès critique est insensé ou - encore pire - manque de sincérité. J’attends sans grand espoir que l’Empire des véritables fans de Star Wars contre-attaquent pour rééquilibrer la Force et réveiller son côté obscur.

mardi 4 novembre 2014

"Akira" de Katsuhiro Otomo


Ni Dieu, ni maître.

« Je dirai […] la vérité aux Français. » avait déclaré Manuel Valls lors de son discours de politique générale en citant Pierre Mendès France. La vérité ? Valls l’a dite au Medef (Mouvement des Entreprises de France) : « Nous vivons dans une économie de marché, dans un monde globalisé […] » et l’Etat français finit d’achever sa Providence emportée dans cette immense vague de ce que nous appelons, sans trop savoir ce que c’est, la mondialisation. Libre circulation des marchandises, des capitaux, des hommes. Matérialisme exacerbé à l’ère de l’immatériel. La déshumanisation mondiale serait depuis longtemps programmée. Il ne resterait que quelques barrières technologiques à faire tomber et nous n’aurons même plus d’âme à marchander.

Faut-il donc accepter sans coup férir le déclassement de notre civilisation ? Se lamenter du « grand remplacement » ? S’indigner ? Célébrer la diversité ? S’adapter à son temps ? Conserver notre mémoire collective? La sauver de ces hordes de djeunes écervelés? Toutes ces grandes questions agitent le bocal médiatique. En attendant le peuple se désintéresse massivement de la politique, la fracture sociale s’approfondit, l’endettement se creuse, les acquis sociaux se démantèlent, les communautarismes se renforcent, les pensées se radicalisent, les paroles de haine se libèrent, la paranoïa collective s’intensifie et les intellectuels cherchent en vain à relancer la machine idéologique. « C’est vraiment une misère que de vivre sur la terre ! »1

Alain Finkielkraut commence son dernier livre, L’identité malheureuse, par se rappeler son histoire pour l’intégrer dans la grande. Il a l’intime conviction qu’il comprend ce mal qui gangrène les démocraties occidentales et tout particulièrement la nation française. C’est ainsi qu’il nous donne accès au long cheminement d’une pensée qui émergea des cendres de l’évènement le plus terrible du 20ème siècle. Il nous conte la chronique d’une mort annoncée, celle de notre culture.

Comme Saint Julien l’Hospitalier, j’aimerais l’accueillir sur ma barque, le faire passer de l’autre côté, l’amener chez moi, dans mon intimité, lui offrir mon pain, mon vin, ma chaleureuse amitié dans l’espoir que ce parfum mortifère se transforme en souffle divin.

Je suis Tetsuo, Tetsuo Shima. Je suis né dans la banlieue sud de Néo-Tokyo. J’ai aimé cette ville « nouvelle » où les arbres, encadrés de barres d’immeubles, ne touchaient jamais le ciel. Je fus un enfant solitaire, réservé, perdu dans mes rêves nourris de mangas et de jeux vidéo. Ce fut l’univers parallèle de mon adolescence et celui, je pense, sans trop me tromper, de ma génération, celle qui amorça une rupture discrète mais profonde avec celles antérieures. Sans véritable idéal politique, abreuvée d’images, peu versée dans les lettres classiques, cette génération, je la fis mienne. Sa sous-culture fut mon point d’ancrage dans un monde en plein bouleversement géopolitique et une société en proie aux crises économiques à répétition.

Le jeune que je fus ne me semble pas grandement diffèrent du jeune d’aujourd’hui, celui à qui « rien ne manque » selon Alain Finkielkraut. « Il ne peut vouloir qu’on l’élève : il est sur un trône. » Je fus effectivement ce jeune désœuvré ne trouvant de modèle vers qui lever mes yeux. Comment s’identifier à ceux qui ne seront jamais quelqu’un ? A quoi bon s’obstiner à écouter le maître, à boire ses paroles, à apprendre quand le talent n’est pas là. Je préférais gribouiller des obscénités dans un coin de mon cahier plutôt qu’écrire sans profondeur. J’admirais la beauté. Je ne la saisissais jamais. Elle passait devant moi sans me regarder et j’étais bien trop timide pour l’extirper de mes fantasmes poisseux. A quoi bon s’acharner quand le cœur n’y est pas ? La société avait certes des choses à m’offrir, une perspective d’avenir, un job, une carrière, un heureux mariage, une famille nombreuse, une retraite paisible. Quand mes rêves se sentaient à l’étroit, il me restait la magie du cinéma, les éternels rebondissements des séries télé, les yeux explosés par les jeux vidéo, les soirées trop arrosées, les conversations sans but, les amis d’un jour ou d’une vie, les nuits sans lendemain. Tant de choses pour laver mon cerveau de toute aspiration à renaitre.

Ce que j’affectionnais cependant, c’était de sécher les cours à l’université pour m’adonner à mon passe-temps favori : la vitesse. Une amphé sur la langue, la pupille dilatée, les mains serrant nerveusement le guidon de ma moto trafiquée, je brulais le bitume et ma jeunesse sur les autoroutes abandonnées de Néo-Tokyo.

Je me foutais bien de l’école ne voyant aucun avenir dans une société gangrénée par la corruption et vendue au travail. Filant à toute berzingue dans la nuit, le regard vide, la pensée claire, j’oubliais que la République ne m’avait laissé ni Dieu, ni maître.

Soudain surgit cet enfant vieux au milieu de l’autoroute, figé dans l’instant, ébloui par la violence du phare de ma moto. L’enfance qui ne finit pas. Le choc entre le réel et le fantastique fut inévitable. Ma névrose explosa. Ma pensée se libéra. Ma puissance grandit dans des proportions illimitées. Je dominais les hommes, mais cette liberté totale, cette jouissance infinie, m’amena inéluctablement à une dégénérescence de la chair. Je portais le monde à ma bouche et dévorais le corps de celles que je dévorais jadis des yeux. Je régressais en enfance, là où tout avait mal commencé, là où tout doit recommencer. La naissance d’un nouvel empire sur les cendres d’une République à laquelle on ne pourra jamais pardonner Hiroshima. La naissance d’un nouvel homme qui aura retrouvé son Dieu, son maître : l’espoir. Akira.

(1) L’imitation de Jésus-Christ, Thomas A Kempis

samedi 19 juillet 2014

"Interstellar" de Christopher Nolan


La mise en orbite d’Interstellar est imminente. Alors que Christopher Nolan se tourne vers les étoiles et que le spectateur s’attend à un nouveau déluge d’effets spéciaux, le temps semble propice à rester chez soi et à jeter un œil aux origines de son œuvre cinématographique.

L’infini, il connait: histoires qui tournent en boucle, personnages qui tournent en rond. Following, film fauché, compliqué, névrosé et raté portait en lui les germes du succès futur d’un des réalisateurs les plus talentueux de sa génération : scénario « poupée russe », héros perdu dans des faux-semblants, ambiance étouffante, image léchée, tous les ingrédients y était, mais la sauce ne prit pas. 

Elle prendra au film suivant, Memento, co-écrit avec son frère, Jonathan Nolan, ainsi que la plupart de ses autres triomphes critiques et commerciaux. Memento est le film sans mémoire d’un metteur en scène issue d’une époque qui ne se souvient plus ou qui veut oublier : l’histoire des hommes, ce qui les lie, leur Destin commun. 

Il le cherche pourtant dans chaque film, y met toute son énergie, toute sa créativité. Son incapacité à transcender est touchante. Son désir de toucher l’invisible est contagieux et avec lui nous espérons qu’au-delà des cliffhangers à répétition, nous découvrirons ce qu’il manque à Christopher Nolan pour saisir ce rien qui fait un tout. Hitchcock, Bergman, Tarkovski, Kubrick, Russell, Roeg, Cronenberg, Allen, Lynch, Soderbergh, Cameron y sont bien arrivés. Pourquoi pas lui ? Que lui manque-t-il pour s’élever au-dessus de cette foule de réalisateurs qui se sont essayés à la science-fiction et au fantastique sans jamais ou rarement réussir à pénétrer le secret de leurs maîtres : Scorcese, De Palma, Lucas, Scott, Spielberg, Verhoeven, Wachowski, Aronofsky, Niccol, Snyder, Abrams, Jones, Edwards, Cuarón. La liste est longue, interminable et ennuyeuse. 

Que fait défaut à ces metteurs en scène prodiges pour s’affranchir du monde des images ? Une culture littéraire ? Une profondeur que la caméra ne saura jamais atteindre. Ces mots qui lient les hommes aux delà des apparences et déjouent les clichés même lorsqu’ils sont tus. 

Une culture musicale ? Ce souffle insaisissable qui ébranle les cœurs les plus insensibles. Ce liant qui fait oublier que le cinéma est discontinu, un roman-photo, un tour de magie souvent sans prestige. 

Un art du cadre ? Une structure pour nos vies insensées, une digue contenant le débordement de nos passions. Cette fenêtre sur l’infini, Christopher Nolan n’en a pas encore scié les barreaux. Son enferment est mental. Un labyrinthe de verre et de miroirs. Une profusion de reflets où le regard d’une femme pourrait laisser penser à une possible échappatoire : Qu’elle soit mure (Lucy Russell), froide (Carie-Anne Moss), sensuelle (Scarlett Johansson), ingénue (Maggie Gyllenhaal), adolescente (Ellen Page) ou, cette fois-ci, enfant (Mackenzie Foy), partageons l’espoir que dans ce dernier regard qui renvoie tout homme à ses origines, Interstellar prendra son envol et déploiera son imaginaire dans des cieux inexplorés. Nous pouvons toujours rêver.

mardi 21 janvier 2014

"La Vie d’Adèle - Chapitres 1 et 2" d’Abdellatif Kechiche

C’est l’histoire d’une jeune fille qui cherche sa voix. Comment la libérer des alluvions charriées par le flow du phrasé populaire ? Comment l’emporter dans les brises légères du marivaudage ? Comment sortir des apparences et s’enfoncer dans les profondeurs du réel, remuer sa boue, surmonter ses miasmes, déloger la pépite de vérité qu’Abdellatif a vu briller dans les yeux d’Adèle ?

Une rencontre, un coup de foudre, un rêve. Celui qui permettra à Adèle de sortir d’elle-même, qui permettra à Abdellatif de poser un regard étranger sur son identité. 

Un choc. Visuel, sonore, culturel, social. C’est Emma, une étudiante aux Beaux Arts, aux cheveux bleus, au sourire carnassier prêt à dévorer son modèle. Y-aurait-il des arts moches se demande innocemment Adèle, elle qui est belle comme une rose qui aurait fleuri au sommet d’un tas de fumier ? Abdellatif voudrait tant l’arracher de ce milieu qui se goinfre de bolognaise, mais il n’ose pas vraiment. De quoi a-t-il peur ? De blesser cette jeune fille dans la fleur de l’âge ? D’égratigner cette image bien léchée ? De trahir l’origine de son nom ? De l’enlaidir ? Certes la morve se mélange aux larmes mais où est donc la sueur qui aurait dû faire basculer la midinette dans la moiteur du désir ambigu, du plaisir interdit, de la réalité du monde adulte, dure, incertaine, irréductible à toute idéologie ? 

Abdellatif reste étrangement étranger à cette scène cruciale de son film, de son discours, de sa réflexion sur les amours tourmentées entre des religions, des cultures, des langues différentes. Doivent-elles vraiment se mêlées au risque de s’aliéner, que l’une d’elle se perde dans l’autre ? Peuvent-elles être des égales, des reflets inversés ? Abdellatif ne veut pas rentrer dans le vif de son sujet, dans ce qui fait mal, dans ce qui rend tout véritable amour impossible. Aurait-il peur de cette fusion où le perdant n’est pas forcément celui qu’on croit ? Si la parité parfaite donne une belle image, ne fait-elle pas illusion? Abdellatif, pétrifié par cette question fondamentale à son cinéma, reste interdit face à ses deux héroïnes, entre deux eaux troubles, incapable de donner chair à un idéal qui lui est cher, celui d’élever la voix de la jeunesse au niveau de celle de ses pères.

samedi 26 octobre 2013

"?" de Quentin Tarantino



Le dernier film de Quentin Tarantino n’a pas encore vu le jour, mais il marque une réelle rupture dans sa cinématographie. Certains diront que c’est le film de la maturité pour ce réalisateur puéril. D’autres seront déçus. Beaucoup seront déçus. En tout cas, son dernier film ne laissera personne indifférent.

Son titre déjà interpelle. Imprononçable, il est pourtant le plus beau titre qu’il pouvait trouver pour ce film qui parle de l’innommable, qui parle d’un jeune homme dont le geste irréparable laissa le monde sans voix. 

Le film commence par un long plan-séquence sur la musique envoûtante d’Eluvium, « The Motion Makes Me Last ». Un étudiant comme les autres arpente les couloirs de son université tel un fantôme. Il rase les murs. Il est peu communicatif. Probablement timide ou perdu dans ses pensées. Quand on lui parle, il semble qu’il aimerait répondre, mais les mots lui restent en travers de la gorge. Certes l’anglais n’est pas sa langue maternelle. 

Lorsque ses parents décidèrent de quitter la Corée du Sud pour vivre le rêve américain, il avait huit ans. Quand bien même l’anglais n’est pas sa langue, il doit se forcer. Faire l’effort pour s’intégrer. Jouer les apparences pour se fondre dans le décor, mais le cœur n’y est pas. Les mots qu’il doit enchaîner à la suite de ceux qui emportent le monde dans sa litanie ne viennent pas ou trop tard. Les autres se détournent de lui, s’éloignent et versent leur flot de paroles dans le courant incessant des conversations sans but. Lui reste dans son coin, silencieux tel les héros de ces Western Spaghetti que Tarantino affectionne tant. Le regard noir du jeune homme ne laisse rien transparaître de sa pensée. Il incarne peu à peu ce titre mystérieux. 

C’est alors que le film bascule. Après plus de quarante minutes sans dialogue signifiant, l’espace cinématographique se dégage peu à peu autour de l’étudiant, la solitude s’installe et émerge du silence la voix intérieure du héros : claire, fluide, terrible. Elle glace le sang car elle nous donne soudain accès à ce qui se cache derrière le visage de marbre de cet acteur inconnu. Sa voix si puissante et assurée nous transperce le cœur. Nous comprenons que son enfermement dans le mutisme va progressivement susciter autour de lui l’indifférence et le mépris, une violence sourde, une mort sociale à laquelle il ne pourra échapper. Si seulement quelqu’un cherchait à le confronter, à le comprendre, à le faire sortir de ses gonds pour qu’il réintègre la communauté étudiante. Mais personne ne s’occupe vraiment de lui. Mis à part le spectateur, plus personne ne l’entend. 

A travers le regard de son héros, Tarantino s’intéresse alors à son compagnon de chambre, puis à son professeur de poésie et enfin à une étudiante dont le héros s’était amouraché. Tout ce petit monde se révèle inconsistant, ne cherchant en l’autre non pas un semblable, mais un moyen d’accomplir sa volonté de puissance. Après Haneke et Gus Van Sant, Tarantino apporte sa pierre au mystère des crimes de masse. 

Son film s’interrompt brutalement juste avant le drame par un écran noir sans crédits. Seule résonne pendant de longues minutes la voix véritable de l’étudiant meurtrier confessant sa haine pour tous ceux qui ont ignoré sa souffrance. Le néant a remplacé la violence graphique qui faisait la réputation de Tarantino. Ce réalisateur aussi talentueux que puéril semble vouloir se confronter désormais aux limites de son propre cinéma en posant cette question : comment un film peut-il servir de miroir à une humanité qui ne sait plus voir au-delà de sa propre image ?

"Blue Jasmine" de Woody Allen


Blue Jasmine est un film qui vous étouffe, vous broie. Ses personnages sont des poupées de porcelaine brisées par les doigts noués de leur marionnettiste. Dans ses mains tremblantes, des restes de coquilles vides attendent que le vent se lève et emporte cette poussière vers les étoiles. Ce que cherche Woody Allen ne se trouve pas dans cette humanité mille et une fois maltraitée dans son cinéma, ni dans les paroles déchirantes de Jasmine, mais dans ce regard bleuté qui au dernier moment nous échappe. Ce que cherche Woody Allen est hors champs.

lundi 9 septembre 2013

"Only God Forgives" de Nicolas Winding Refn


Il n’y a que Dieu qui pardonne. Les hommes eux ne pardonnent rien. Ils ont du sang sur les mains depuis belle lurette, le premier crime étant celui d’une mise au monde et le reste un enchainement de petites morts.

Pas de pitié. Pas plus pour ses personnages que pour ses spectateurs. Nicolas Winding Refn ne veut pas prendre le sujet de son film à bras le corps. C’est quoi le sujet ? Celui qui hante le cinéma depuis toujours? N’en parlons-pas. Pas encore. Il ne veut pas en parler. Il ne sait pas quoi en dire. Il ne veut pas balbutier des banalités. Il ne veut pas se salir les mains. Il préfère se les faire trancher. Pour nous ce serait le soulagement. Ce serait vite réglé. Après un quart d’heure de torture, nous pourrions aller siroter une limonade à la terrasse d’un café et attendre que la vie nous surprenne au coin d’une rue, au détour d’un regard. 

Et bien non. Nicolas Winding Refn veut nous faire subir jusqu’au dégoût son impuissance à filmer une scène d’Amour, cette scène qui faisait déjà défaut à son film précédent. La sensualité du début de Drive était certes séduisante. Ryan Gosling n’y disait pas grand-chose, mais nous étions suspendus à ses lèvres dans l’attente qu’elles s’unissent à celle de Carey Mulligan. Mais la violence éclaboussa l’écran. 

Le sexe est-il si anti-cinématographique ? Serait-il si réel qu’il nous arracherait de la fiction, elle qui se voudrait plus réelle que le réel? Il embarrasse en tout cas la plupart des réalisateurs, même les plus grands. Reste le sang. Le sang serait alors la solution cinématographique pour montrer ce que nous n’osons regarder. Figurer l’invisible, exprimer l’ineffable. Et le sang étant si peu versé dans nos vies protégées fort heureusement de ses effusions, il incarne assez facilement la couleur de l’impossible, de l’impensable. Il est magique. Quand il s’écoule, notre souffrance - notre vie – semble réelle. 

Vraiment? Comme tout tour de magie, ce n’est qu’une illusion. Nous aimons y croire sans y croire. Nicolas Winding Refn n’y croit pas du tout. Shut! Ça lui fait mal. Il ne peut pas en parler. Pas touche! La blessure est vive. L’invisible n’est pas à sa portée. Il lui fait violence pour qu’il crève l’écran. Nicolas Winding Refn le cherche avec rage dans ses entrailles, mais ne fait que déchirer l’écran et nous martyrise jusqu’à l’épuisement. Il nous retire tous nos sens jusqu’à il n’y ait effectivement plus rien à ressentir, plus rien à voir, plus rien à dire, plus rien à aimer. L’invisible ne nous est plus accessible. 

Son film saigne, mais sa souffrance n’est pas réelle car la réalité de toute souffrance est un torrent de larmes. Certains diront que c’est beau tout de même, que la beauté seule peut émouvoir. La Thaïlande c’est rarement laid. De ses néons à sa jungle, c’est difficile de se rater. Si seulement il avait chopé cette fièvre tropicale qui aurait donné du fond à son film au lieu de le toucher. 

Nicolas Winding Refn serait-il un réalisateur qui aurait mal tourné? Il a clairement mal négocié son virage après Drive. Une sortie de route pourrait peut-être le remettre sur la bonne. Maintenant qu’il a assouvi ses désirs œdipiens, il pourrait enfin embrasser son sujet, celui avec un grand A, et pénétrer cet invisible qu’il n’ose regarder dans les yeux. Si Dieu existe il ne pardonnerait surement pas qu’on s’enivre de son sang sans jouir de son corps. De la tendresse, bordel!

samedi 20 juillet 2013

"Like someone in love" d’Abbas Kiarostami


L’amour a cent visages. Lisse et lumineux, il semble peu se soucier des marques du temps. Les néons du cœur vibrant de Tokyo l’emporte jusqu’au petit jour où il prend des détours sinueux, là où la fraîcheur de la porcelaine se frotte aux nervures d’un cuir usé. Il s’éloigne des brisées d’une sociologie vieillissante, s’enivre de la rage de comprendre, se noie dans les larmes d’une jeunesse saoule. Il est l’innocence des première fois et la mélancolie du dernier repas. L’amour est sans visage et se perd dans les bruits de la rue.