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lundi 18 décembre 2017
"La quatrième dimension", Saison X, Episode 1: "Entrez!"
Ma porte, elle s'ouvre avec la clé de l'imagination. Au delà, il y a une autre dimension. Une dimension sonore, visuelle, mentale, un royaume fait d'ombres et de l'essence de toute chose, des objets de ma pensée et de sujets insensés.
Bienvenue, les amis ! Vous venez d'entrer dans ma quatrième dimension à la con.
Je me présente: Jeffrey Beaumont, la quarantaine mal assumée. J'ai manqué mon adolescence - elle m'est passée sous le nez - et ne sais m'en extraire, gardant les illusions et les maladresses de mes jeunes années, tout comme les envolées lyriques et décalées de ceux qui ne sauront jamais aimer.
J'écris de temps en temps. Je crois que mon salut réside à la dernière page d'un roman inachevé. A quoi bon vivre si tout a une fin? Vivre sans avoir vécu, c'est vivre sans fin, n'est-ce pas? Je crois en cette idée qu'il faut mieux être un écrivain raté qu'un raté tout court, mais je suis déjà à court d’idées et je passe à la suivante, celle qu'il faudra bien achever un jour ou un autre, six pieds sous terre et le pissenlit entre les dents.
Elle s'approche. Je le sens. Je sais que le temps m'est compté désormais, que je perds mes cheveux, que je dois trouver vite un sens à ma vie. Il y a ma femme, idéaliste éperdue; il y a mon fils, un ange qui m'est échu. Déçu? Je ne le suis nullement. Je voudrais juste compter pour ceux qui restent, qui continuent à rêver, tout simplement.
Je m'accroche. J'attends, nu comme un vers à la Houellebecq, le compte en banque à sec. Il est encore temps de refaire ma vie comme au premier jour, de renaître à chaque mot, chaque verre. Je pense à ma femme, mon fils, mon père, ma postérité. Je voudrais juste pouvoir compter les jours qui me séparent de l’éternité.
Mais attendez! J'entends frapper...
mercredi 23 août 2017
"Ecrire ou mourir" de Michel Houellebecq
Ecrire est un cri qui ne fait aucun bruit. Entends-tu la mer emporter tes sens? Je m'adresse à une adresse inconnue et attends que la nuit déroule son film. Un mouvement assourdissant. Me vois-tu scintiller dans la lenteur de notre pas de deux? A nous deux nous referons le monde sur grand écran.
Ecrire c'est aimer l'inconnu, boire tout son soûl. Je t'envoie ce missile qui te mettra à nu. Je vois ton corps se mouvoir lentement et m'inviter dans la danse. Je ferme les yeux et savoure l'explosion de mes sens. C'est tout.
Ecrire c'est vivre maladroitement. Un peu de sens, un peu de bruit qui résonne à l'infini. A chaque mot je renais, je fuis. A chaque ligne je perçois la suivante qui m'emportera vers un horizon vague.
Ecrire c'est mourir aux yeux de tous. Lentement. Infiniment. Je divague. Si j'avais su. Si j'avais bu. A nous deux nous aurions tout fait au vu et au su de tous. Nous nous serions aimés entre la mer et l'horizon, dans les yeux, à l'unisson.
Le temps d'un film.
dimanche 13 août 2017
"Life is Strange", Saison 2, Épisode 2: "Game Over"
Qu'est-il attendu de moi?
Je ne peux me déplacer sinon mon curseur sur la première feuille blanche. Je tape au hasard sur mon clavier. Les lettres s'inscrivent dans un style calligraphié. J'essaie de les effacer mais ne produis que des ratures.
Dois-je écrire?
Je suis attablé à la terrasse d'une villa, un carnet ouvert devant moi. Un oiseau noir se pose sur la rambarde. Je l'observe et me viennent à l'esprit des images de films et de jeux vidéo où ces piailleurs ont souvent un rôle funeste.
Un autre se pose à côté de l'autre. Puis un autre corbeau. Un papillon bleu me distrait un instant avant de se dissoudre dans le ciel ou la mer. Je baisse la tête: des dizaines d'oiseaux noirs trépident sous mes yeux. Je suis cerné. Ils s'agitent, croassent puis soudain se jettent sur moi dans un froissement d'ailes.
Écran noir.
Je me réveille dans un lit d'hôpital. Un docteur me tâte le poul.
– Comment te sens-tu?
L'icône en forme de microphone apparaît.
Je réponds sans conviction:
– Bien.
– Bien.
– Je suis heureux de l'entendre, me répond-il distraitement en allant s'asseoir près de la fenêtre. Il sort un carnet noir identique au mien. Il y griffonne des mots d'une courte plume. Je l'entends indéfiniment griffer le papier.
Dois-je parler?
– Je ne sais quoi dire.
– Parle moi de tes peurs.
Parler de ses peurs à un écran est un tant soit peu ridicule.
– J'ai peur de ne plus avoir le temps de laisser ma trace, lancé-je.
– Continue.
– J'aimerais créer un jeu vidéo qui ne serait pas ludique.
– C'est-à-dire?
– Une histoire frustrante qu'on ne pourrait sauter, sauver, pauser ou même arrêter avant d'avoir vécu la fin.
– La vie peut-être.
– La vie sûrement.
– Pourquoi un jeu vidéo?
– Parce que plus personne ne lit ou ne regarde religieusement. Tout se doit être ludique, interactif, gamifié; même le cinéma; même la littérature. On se joue de tout.
– Faisons une pause ici. Reprenons demain.
Le docteur se dirige vers un flacon de perfusion dominant mon lit comme la lanterne d'un navire. Il y tourne un petit robinet et l'image se trouble.
Écran blanc.
Écran blanc.
Je suis de nouveau face à une feuille blanche sur la terrasse d'une imposante villa. Le soleil est aveuglant. Les cyprès s'élancent comme des traits noirs vers une mer étale et un ciel sans nuage. Il n'y a pas d'oiseau sur la rambarde. Devoir réécrire la baratin de la première fois me fatigue déjà.
Dois-je continuer de jouer?
10,9,8,7,6,5,4,3,2...
Je suis de nouveau face à la page blanche. Le soleil est agressif et les cyprès menaçants. Il n'y a pas d'oiseau sur la rambarde. Parler de ces créatures inquiétantes me fatigue. Je désire l'écran noir à défaut de changement de perspective. J'écris pour que ces parasites me dévorent, mais rien ne se passe. Je perds patience et écrase mes mains sur le clavier avec violence.
La vue a changé. Je me suis légèrement déplacé. J'appuie sur les flèches de mon clavier et m'éloigne de la table et du carnet. Je fais le tour de la terrasse et entre dans une pièce où la pénombre règne. J'ajuste la luminosité de mon écran mais les noirs deviennent des aplats de gris. Rapidement je comprends que je ne peux me mouvoir que dans le périmètre défini par les projections de la lumière du soleil. Les zones d'ombre sont des murs invisibles.
Je joue avec les volets des fenêtres et les persiennes pour éclairer une porte au fond de la pièce. Je l'ouvre et illumine le seuil d'un couloir où au loin j'aperçois une lueur qui me fait soudainement prendre conscience de mes battements de coeur. Elle m'attire irrésistiblement, mais plus j'essaie de m'en rapprocher, plus elle s'éloigne. Derrière moi, la lumière devient fauve. Je me retourne sur un terrifiant coucher de soleil qui envahit ma vision. Lui échapper m'est impossible, son attraction irrépressible. Cette boule de feu s'enfle et s'enflamme à vue d'oeil alors qu'elle plonge dans une mer de sang. A mes pieds, les rayons s'amenuisent, s'effilochent et laissent le paysage d'été glisser dans le néant.
Écran noir.
Écran noir.
Je suis de nouveau dans le lit d'hôpital. Le docteur est à la fenêtre et noircit son carnet.
L'icône 'microphone' apparaît.
– Ce jeu m'ennuie, soupiré-je.
– Ce n'est pas un jeu.
– Qu'attendez-vous de moi?
– Penses-tu que la vie se rembobine comme un film, que les moments désagréables se passent comme des cinématiques, et les moments heureux se revivent à l'envi comme des sauvegardes?
– Je sais faire la différence entre le réel et le virtuel.
– C'est ce que nous allons voir.
Alors que je finis d'écrire cette dernière phrase, il se dirige vers le flacon de perfusion et tourne le petit robinet comme il éteindrait la lumière avant d'aller se coucher.
L'image laisse place à une page blanche.
L'image laisse place à une page blanche.
J'ai peur d'avoir perdu mon temps à jouer aux jeux vidéo, à écouter le flot de mes souvenirs, à regarder les autres vivre sur petit et grand écran. Je n'ai pas pris le temps de jouer avec les mots, de les mettre en musique et d'écrire ce que j'ai vécu.
La nuit est déjà tombée. Je peux me déplacer sur la terrasse à loisir, entrer dans l'antichambre de mon inconscient et suivre le fil de ma pensée dans un couloir obscur et exigu.
Au bout de la nuit je rejoins cette lueur si douce. C'est une porte dont seule l'embrasure de lumière révèle la présence. Je l'ouvre et découvre une petite chambre presque vide mis à part une chaise et un bureau. En son centre, l'écran d'un ordinateur me fait face. Je m'assois devant et l'allume. Une led verte crépite et grésille. L'écran s'illumine et me donne à voir mon propre visage.
Je l'observe un temps. Il n'est pas synchronisé avec mes mouvements; probablement un enregistrement. L'icône 'microphone' clignote. Il faut que je dise quelque chose.
– Je ne sais quoi dire.
– Qui es-tu?
Ma propre image questionne mon identité.
– Personne, repondé-je instinctivement.
Elle reste impassible, puis me demande sur un ton blasé:
– Que dois-je faire pour terminer ce jeu stupide?
– Joue!
C'est la seule réponse qui me vint à l'esprit. Mon image grimace, lève les yeux au ciel et se lance dans une violente diatribe:
– C'en est assez docteur! Ce jeu est non seulement ennuyeux mais cette intelligence artificielle pauvre. Mon image ne fait que répéter des mots déjà prononcés. Ce n'est pas crédible!
– Il faut que tu ailles au bout de cette histoire, rétorque-t-il.
– Je n'en vois pas l'issue!
Il baisse les yeux sur moi et pour la première fois depuis le début de ce jeu, je ne suis plus bien sûr que c'en est un.
– Je sais faire la différence entre le virtuel et le réel! , m'enervé-je.
– Vraiment? Alors comment se fait-il que tu répètes ce que tu as déjà dit comme un robot?
– Je ne sais quoi dire.
– Exactement.
– J'ai peur...
– C'est bientôt fini.
Il lève à nouveau les yeux au ciel:
– Docteur, si mon double le consent, mettrez-vous un terme à ce jeu de dupes?
– Si tel est votre souhait.
Mon visage me dévisage:
– Peu importe ce qui réel ou virtuel, que tu sois mon reflet ou mon âme, mettons fin ensemble à cette histoire.
Je réponds alors avec conviction:
– Bien.
– Bien.
– Je suis triste de l'entendre, répond le docteur tendrement en levant la plume de son carnet.
L'écran s'éteint. Pour la première fois je ressens une sensation de chaleur. Ma pensée s'égare et ma vision se diffracte en de multiples losanges bleutés.
samedi 5 août 2017
"Blade Runner 2049" de Denis Villeneuve
Peut-on critiquer un film que l'on n'a pas vu? Il est rare qu'un auteur - qu'il soit de cinéma ou de tout autre chose - sache se réinventer. Que l'on soit génial ou médiocre, on ressasse la même histoire, de l'enfance fantasmée à la vieillesse si redoutée.
Denis Villeneuve raconte des histoires uniques qui n'en font qu'une, une histoire de famille qui se répète de film en film. D'un drame sanguin à un thriller terreux, que l'enfance soit déchirée, sacrifiée ou préservée, il sérine la même chanson dont seules la mélodie et la rythmique changent d'un air à l'autre.
Persuadé de se renouveler ne se rend-il pas compte qu'il ne fait qu'approfondir son oeuvre cinématographique? N'aurait-il seulement le désir de la bâtir s'il savait qu'un nouvel amour n'était que la réminiscence d'un ancien? En tout cas elle ne saurait se compromettre dans les interminables compromis commerciaux imposés par la Warner, et je n'ai aucun doute que Blade Runner 2049 sera un film sur l'enfance d'un petit chef-d'oeuvre de science fiction qui échappa lui-même à son auteur, Ridley Scott.
Alors oui on peut critiquer ce que l'on n'a pas vu tant que l'on s'efforce d'imaginer la variation nouvelle d'une vieille antienne.
Le film de Ridley Scott n'a pas grand-chose à voir avec le roman dont il s'inspire. Il s'attarde sur ce fantasme de l'homme moderne de donner une âme à des machines alors qu'il doute lui-même d'en avoir une. C'est cet homme qui veut prendre la place de son createur que Ridley Scott méprise. Que cela soit en 1492, 2019 ou 2049, il n'explore pas seulement de nouvelles terres celluloïdes, mais son propre dédain pour une humanité mue par cette force monstrueuse, dévorante et baveuse - la vie - qui n'engendre que destruction. Il se propose sans état d'âme de l'avorter au sens propre et figuré tout au long de son sinueux chemin de croix cinématographique.
Denis Villeneuve a quant à lui consacré son dernier opus à sauver une vie condamnée à ne faire sens si ce n'est dans les détours extraordinaires de la science fiction. Qu'elle soit brisée ou éphémère, ses films sont des odes à la vie.
Un misanthrope et un philanthrope unissent ainsi leurs contradictions pour répondre aux questions qui hantent des hommes orphelins de toute transcendance.
Le monde ne se porterait-il pas mieux si l'homme cédait sa place à un robot dénué de cette puissance contre-nature qui le pousserait à sacrifier le monde où il est venu pour conquérir celui où il n'ira jamais?
Le monde ne se porterait-il pas mieux si l'homme abandonnait ses rêves d'immortalité dont celui d'animer des intelligences si artificielles?
Le monde ne se porterait-il pas mieux si l'homme ne se prenait plus pour son propre créateur et acceptait sans broncher sa condition d'ouaille corvéable à merci qu'elle soit électrique ou non?
Le monde du cinéma enfin ne se porterait-il pas mieux si les studios hollywoodiens cessaient de ressasser les mêmes histoires?
Je ne doute pas que Blade Runner 2049 répétera maladroitement comme un enfant l'histoire qui fut à l'origine d'un succès critique et commercial inattendu. Je ne doute pas non plus qu'il échappera à son auteur, son producteur et la Warner telle une créature se jouant de son créateur. Sa beauté formelle qui transpire de sa bande-annonce fait rêver d'un film qui crèvera l'écran pour en révéler la mécanique morphéenne.
mercredi 30 décembre 2015
"Star Wars : Le Réveil de la Force" de J.J. Abrams
La machine de guerre promotionnelle de Disney a propulsé le nouvel opus de cette saga intergalactique au top des films les plus lucratifs de l’histoire du cinéma hollywoodien. Est-ce la preuve que c’est un bon film ? En tous cas, c’est un film qui a su attirer anciens et nouveaux fans de Star Wars grâce à une campagne marketing efficace. J.J. Abrams a lui-même - depuis longtemps - préparé le terrain en disséminant des références nostalgiques à Star Wars dans la plupart de ses films et notamment dans le dernier Star Trek Into Darkness.
Le Réveil de la Force est un succès commercial indéniable, mais une fois la magie du générique dissipée, c’est un film décevant. Il entonne dès les premières images une longue marche funèbre pompeuse et pompière, enterrant une à une les dernières icones de la saga culte. A l’image du sabre laser qui a perdu son maître, ce film n’est qu’un piètre relais que se passent tristement les anciens et nouveaux protagonistes de cette aventure vieille de près de quarante ans dans l’attente d’un film à la hauteur des espérances. Le réveil de la force y est fébrile. Sa flamme vacille rapidement et n’éblouit jamais. Ce septième sceau n’est clairement pas une révélation. Il ne surprend ni n’émerveille. Il déroule sans génie sa litanie de clichés et de clins d’œil trop appuyés aux autres épisodes de la série. L’Episode VII ne renouvelle ni ne transcende ce que George Lucas sut créer avec trois bouts de ficelles techniques et un réel talent de tragédien.
La promotion de la promotion d’une promotion d’un film qui ne verra jamais le jour. Telle est la formule magique des franchises hollywoodiennes qui n’en finissent plus de promettre le grand soir. Tout cela a été depuis longtemps théorisé et mis en pratique par les studios et les producteurs de séries TV américains sous le terme de cliffhanger. Soyez patients, accrocs du petit et grand écran ! Le mystère de la création sera élucidé à l’épisode suivant. En attendant peu importe si l’histoire est médiocre, le fond creux, les dialogues pauvres tant que le tout est noyé dans un déluge savamment orchestré d’effets spéciaux – on en a pour son argent - et que l’aventure continue. Soyez patients, fans de Star Wars ! Le prochain sera le bon. Promis. To be continued.
Cette méthode de faussaire est au cœur de la mécanique bien huilée des blockbusters à tiroirs et sert de cache-misère à une industrie en mal de scenarii ambitieux et exigeants. Surprendre, émerveiller et faire réfléchir sont les risques que les studios américains - brassant des milliards de dollars en production, marketing et distribution – sont de moins en moins enclins à prendre. Promouvoir à défaut d’émouvoir, ils sont ainsi passés maître dans l’art d’assurer la vente et l’après vente de la promotion de films qui ne sont jamais que l’ombre du suivant.
Le Réveil de la Force ne fait pas exception et égrène lieux communs, personnages et archétypes des films de l’autre, le ‘Rohmer’ du cinéma de science-fiction, le mal-aimé des soi-disant fans de Star Wars, la cible facile des pseudo-critiques cinéphiles qui ne savent plus juger un film au-delà de sa forme. Car au point de vue formel, Le Réveil de la Force est de bonne facture, mais au delà des travellings étourdissants et des espiègleries d’un Han Solo grabataire, que reste-t-il des intrigues politiques, des dilemmes cornéliens et tragédies œdipiennes des films de Lucas ? Presque rien. J.J. Abrams est surement un fan de Star Wars, mais il n’a malheureusement pas compris grand-chose à sa mythologie.
Avant de rentrer dans le vif du sujet et juger sereinement le film d’Abrams, dissipons tout de suite un malentendu. Si George Lucas est un metteur en scène parfois médiocre, il n’est pas moins un des plus grands conteurs du cinéma hollywoodien. Beaucoup de fans et de critiques ont glosé sur La Menace Fantôme et L’Attaque des Clones. Ces films sont certes loin de la mise en scène spectaculaire de l’Episode VII, mais les histoires qui les sous-tendent sont bien plus riches et complexes, mêlant intrigues politiques et réflexions philosophiques passionnantes pour tout amateur de science-fiction.
Qu’en est-il de l’histoire du film d’Abrams ? Elle n’est qu’un méli-mélo de toutes les intrigues des précédents films de la série. La jeune héroïne de l’Episode VII est ainsi (presque) orpheline, mécanicienne experte, pilote hors-pair, tout comme Luke avant elle. Mêmes traits, même parcours initiatique, même ligne scénaristique. Est-ce que sa féminité serait sa seule originalité ? Inverser les motifs et codes des autres films n’ai nullement une preuve d’originalité, notamment lorsque le procédé devient systématique. L’Episode VII multiplie ainsi les inversions et variations sur les thèmes principaux des autres épisodes, développant un écheveau d’intrigues artificielles sans réel fondement. Des documents secrets dissimulés dans un droïde ; le massacre d’un village ; un bar peuplé de créatures bigarrées ; l’épreuve de la ‘cave du mal’ ; une bataille décisive sur une planète glaciaire ; un parricide inévitable ; une super étoile de la mort condamnée au même sort que ses grandes sœurs ; un Jedi exilé sur une planète introuvable. L’inventaire à la Prévert pourrait continuer jusqu’au fin fond de la galaxie.
Les scénaristes du Réveil de la Force ne se sont pas foulés en ne changeant que quelques lignes aux histoires déjà écrites par George Lucas et ont tout mixé grossièrement sans faire preuve d’aucune finesse d’écriture. Si ce dernier n’avait pas donné son blanc-seing, on n’aurait crié au mauvais plagiat. Mais chut ! Ne réveillez pas les accrocs de ces films à gros budget qui ne sont que la resucée d’autres films à gros budget. Il ne faudrait pas qu’ils se rendent compte qu’on leur sert toujours la même soupe d’effets spéciaux insipide. Ils pourraient finir par bouder les salles obscures et se mettre à y préférer la lecture lumineuse d’Isaac Asimov, Arthur C. Clarke, Frank Herbert et Dan Simmons.
N’y-a-t-il donc rien d’original dans l’Episode VII ? Il y a bien l’histoire de ce Stormtrooper qui a du mal à adhérer à la logorrhée imbitable des nazillons de pacotille du Premier Ordre. Il y a de quoi le comprendre quand leurs représentants ont si peu de charisme. L’un nous fait son Adolphe tonitruant et l’autre sa crise d’ado. L’Empire a clairement perdu de son panache. L’absence du personnage principal des six films précédents - Dark Vador – se fait cruellement sentir. Le pauvre a été réduit à une relique idolâtrée par un éphèbe aux penchants obscurs. L’Empire y est infantilisé et ridiculisé. C’est le pire affront que l’on peut faire à la saga Star Wars.
Le côté obscur se doit d’être une alternative crédible au pacifisme combatif des chevaliers Jedi, mais le politiquement correct et les bons sentiments l’ont définitivement dissous dans la mièvrerie. Le piètre successeur de Dark Vador fait tomber le masque assez rapidement et se révèle être sans consistance ni conviction. Il tue son père pour lui prouver qu’il n’est pas un ‘faible’. Le basculement d’Anakin de l'autre côté du miroir aux alouettes d'une république corrompue et d'un ordre Jedi à l'ascétisme fanatique avait bien plus de force et de sens.
Le triomphe commercial de l’Episode VII est compréhensible vu le niveau de l’attente d’un véritable réveil de la force, mais son succès critique est insensé ou - encore pire - manque de sincérité. J’attends sans grand espoir que l’Empire des véritables fans de Star Wars contre-attaquent pour rééquilibrer la Force et réveiller son côté obscur.
mardi 4 novembre 2014
"Akira" de Katsuhiro Otomo
Ni Dieu, ni maître.
« Je dirai […] la vérité aux Français. » avait déclaré Manuel Valls lors de son discours de politique générale en citant Pierre Mendès France. La vérité ? Valls l’a dite au Medef (Mouvement des Entreprises de France) : « Nous vivons dans une économie de marché, dans un monde globalisé […] » et l’Etat français finit d’achever sa Providence emportée dans cette immense vague de ce que nous appelons, sans trop savoir ce que c’est, la mondialisation. Libre circulation des marchandises, des capitaux, des hommes. Matérialisme exacerbé à l’ère de l’immatériel. La déshumanisation mondiale serait depuis longtemps programmée. Il ne resterait que quelques barrières technologiques à faire tomber et nous n’aurons même plus d’âme à marchander.
Faut-il donc accepter sans coup férir le déclassement de notre civilisation ? Se lamenter du « grand remplacement » ? S’indigner ? Célébrer la diversité ? S’adapter à son temps ? Conserver notre mémoire collective? La sauver de ces hordes de djeunes écervelés? Toutes ces grandes questions agitent le bocal médiatique. En attendant le peuple se désintéresse massivement de la politique, la fracture sociale s’approfondit, l’endettement se creuse, les acquis sociaux se démantèlent, les communautarismes se renforcent, les pensées se radicalisent, les paroles de haine se libèrent, la paranoïa collective s’intensifie et les intellectuels cherchent en vain à relancer la machine idéologique. « C’est vraiment une misère que de vivre sur la terre ! »1
Alain Finkielkraut commence son dernier livre, L’identité malheureuse, par se rappeler son histoire pour l’intégrer dans la grande. Il a l’intime conviction qu’il comprend ce mal qui gangrène les démocraties occidentales et tout particulièrement la nation française. C’est ainsi qu’il nous donne accès au long cheminement d’une pensée qui émergea des cendres de l’évènement le plus terrible du 20ème siècle. Il nous conte la chronique d’une mort annoncée, celle de notre culture.
Comme Saint Julien l’Hospitalier, j’aimerais l’accueillir sur ma barque, le faire passer de l’autre côté, l’amener chez moi, dans mon intimité, lui offrir mon pain, mon vin, ma chaleureuse amitié dans l’espoir que ce parfum mortifère se transforme en souffle divin.
Je suis Tetsuo, Tetsuo Shima. Je suis né dans la banlieue sud de Néo-Tokyo. J’ai aimé cette ville « nouvelle » où les arbres, encadrés de barres d’immeubles, ne touchaient jamais le ciel. Je fus un enfant solitaire, réservé, perdu dans mes rêves nourris de mangas et de jeux vidéo. Ce fut l’univers parallèle de mon adolescence et celui, je pense, sans trop me tromper, de ma génération, celle qui amorça une rupture discrète mais profonde avec celles antérieures. Sans véritable idéal politique, abreuvée d’images, peu versée dans les lettres classiques, cette génération, je la fis mienne. Sa sous-culture fut mon point d’ancrage dans un monde en plein bouleversement géopolitique et une société en proie aux crises économiques à répétition.
Le jeune que je fus ne me semble pas grandement diffèrent du jeune d’aujourd’hui, celui à qui « rien ne manque » selon Alain Finkielkraut. « Il ne peut vouloir qu’on l’élève : il est sur un trône. » Je fus effectivement ce jeune désœuvré ne trouvant de modèle vers qui lever mes yeux. Comment s’identifier à ceux qui ne seront jamais quelqu’un ? A quoi bon s’obstiner à écouter le maître, à boire ses paroles, à apprendre quand le talent n’est pas là. Je préférais gribouiller des obscénités dans un coin de mon cahier plutôt qu’écrire sans profondeur. J’admirais la beauté. Je ne la saisissais jamais. Elle passait devant moi sans me regarder et j’étais bien trop timide pour l’extirper de mes fantasmes poisseux. A quoi bon s’acharner quand le cœur n’y est pas ? La société avait certes des choses à m’offrir, une perspective d’avenir, un job, une carrière, un heureux mariage, une famille nombreuse, une retraite paisible. Quand mes rêves se sentaient à l’étroit, il me restait la magie du cinéma, les éternels rebondissements des séries télé, les yeux explosés par les jeux vidéo, les soirées trop arrosées, les conversations sans but, les amis d’un jour ou d’une vie, les nuits sans lendemain. Tant de choses pour laver mon cerveau de toute aspiration à renaitre.
Ce que j’affectionnais cependant, c’était de sécher les cours à l’université pour m’adonner à mon passe-temps favori : la vitesse. Une amphé sur la langue, la pupille dilatée, les mains serrant nerveusement le guidon de ma moto trafiquée, je brulais le bitume et ma jeunesse sur les autoroutes abandonnées de Néo-Tokyo.
Je me foutais bien de l’école ne voyant aucun avenir dans une société gangrénée par la corruption et vendue au travail. Filant à toute berzingue dans la nuit, le regard vide, la pensée claire, j’oubliais que la République ne m’avait laissé ni Dieu, ni maître.
Soudain surgit cet enfant vieux au milieu de l’autoroute, figé dans l’instant, ébloui par la violence du phare de ma moto. L’enfance qui ne finit pas. Le choc entre le réel et le fantastique fut inévitable. Ma névrose explosa. Ma pensée se libéra. Ma puissance grandit dans des proportions illimitées. Je dominais les hommes, mais cette liberté totale, cette jouissance infinie, m’amena inéluctablement à une dégénérescence de la chair. Je portais le monde à ma bouche et dévorais le corps de celles que je dévorais jadis des yeux. Je régressais en enfance, là où tout avait mal commencé, là où tout doit recommencer. La naissance d’un nouvel empire sur les cendres d’une République à laquelle on ne pourra jamais pardonner Hiroshima. La naissance d’un nouvel homme qui aura retrouvé son Dieu, son maître : l’espoir. Akira.
(1) L’imitation de Jésus-Christ, Thomas A Kempis
Soudain surgit cet enfant vieux au milieu de l’autoroute, figé dans l’instant, ébloui par la violence du phare de ma moto. L’enfance qui ne finit pas. Le choc entre le réel et le fantastique fut inévitable. Ma névrose explosa. Ma pensée se libéra. Ma puissance grandit dans des proportions illimitées. Je dominais les hommes, mais cette liberté totale, cette jouissance infinie, m’amena inéluctablement à une dégénérescence de la chair. Je portais le monde à ma bouche et dévorais le corps de celles que je dévorais jadis des yeux. Je régressais en enfance, là où tout avait mal commencé, là où tout doit recommencer. La naissance d’un nouvel empire sur les cendres d’une République à laquelle on ne pourra jamais pardonner Hiroshima. La naissance d’un nouvel homme qui aura retrouvé son Dieu, son maître : l’espoir. Akira.
(1) L’imitation de Jésus-Christ, Thomas A Kempis
samedi 19 juillet 2014
"Interstellar" de Christopher Nolan
L’infini, il connait: histoires qui tournent en boucle, personnages qui tournent en rond. Following, film fauché, compliqué, névrosé et raté portait en lui les germes du succès futur d’un des réalisateurs les plus talentueux de sa génération : scénario « poupée russe », héros perdu dans des faux-semblants, ambiance étouffante, image léchée, tous les ingrédients y était, mais la sauce ne prit pas.
Elle prendra au film suivant, Memento, co-écrit avec son frère, Jonathan Nolan, ainsi que la plupart de ses autres triomphes critiques et commerciaux. Memento est le film sans mémoire d’un metteur en scène issue d’une époque qui ne se souvient plus ou qui veut oublier : l’histoire des hommes, ce qui les lie, leur Destin commun.
Il le cherche pourtant dans chaque film, y met toute son énergie, toute sa créativité. Son incapacité à transcender est touchante. Son désir de toucher l’invisible est contagieux et avec lui nous espérons qu’au-delà des cliffhangers à répétition, nous découvrirons ce qu’il manque à Christopher Nolan pour saisir ce rien qui fait un tout. Hitchcock, Bergman, Tarkovski, Kubrick, Russell, Roeg, Cronenberg, Allen, Lynch, Soderbergh, Cameron y sont bien arrivés. Pourquoi pas lui ? Que lui manque-t-il pour s’élever au-dessus de cette foule de réalisateurs qui se sont essayés à la science-fiction et au fantastique sans jamais ou rarement réussir à pénétrer le secret de leurs maîtres : Scorcese, De Palma, Lucas, Scott, Spielberg, Verhoeven, Wachowski, Aronofsky, Niccol, Snyder, Abrams, Jones, Edwards, Cuarón. La liste est longue, interminable et ennuyeuse.
Que fait défaut à ces metteurs en scène prodiges pour s’affranchir du monde des images ? Une culture littéraire ? Une profondeur que la caméra ne saura jamais atteindre. Ces mots qui lient les hommes aux delà des apparences et déjouent les clichés même lorsqu’ils sont tus.
Une culture musicale ? Ce souffle insaisissable qui ébranle les cœurs les plus insensibles. Ce liant qui fait oublier que le cinéma est discontinu, un roman-photo, un tour de magie souvent sans prestige.
Un art du cadre ? Une structure pour nos vies insensées, une digue contenant le débordement de nos passions. Cette fenêtre sur l’infini, Christopher Nolan n’en a pas encore scié les barreaux. Son enferment est mental. Un labyrinthe de verre et de miroirs. Une profusion de reflets où le regard d’une femme pourrait laisser penser à une possible échappatoire : Qu’elle soit mure (Lucy Russell), froide (Carie-Anne Moss), sensuelle (Scarlett Johansson), ingénue (Maggie Gyllenhaal), adolescente (Ellen Page) ou, cette fois-ci, enfant (Mackenzie Foy), partageons l’espoir que dans ce dernier regard qui renvoie tout homme à ses origines, Interstellar prendra son envol et déploiera son imaginaire dans des cieux inexplorés. Nous pouvons toujours rêver.
samedi 26 octobre 2013
"?" de Quentin Tarantino
Le dernier film de Quentin Tarantino n’a pas encore vu le jour, mais il marque une réelle rupture dans sa cinématographie. Certains diront que c’est le film de la maturité pour ce réalisateur puéril. D’autres seront déçus. Beaucoup seront déçus. En tout cas, son dernier film ne laissera personne indifférent.
Son titre déjà interpelle. Imprononçable, il est pourtant le plus beau titre qu’il pouvait trouver pour ce film qui parle de l’innommable, qui parle d’un jeune homme dont le geste irréparable laissa le monde sans voix.
Le film commence par un long plan-séquence sur la musique envoûtante d’Eluvium, « The Motion Makes Me Last ». Un étudiant comme les autres arpente les couloirs de son université tel un fantôme. Il rase les murs. Il est peu communicatif. Probablement timide ou perdu dans ses pensées. Quand on lui parle, il semble qu’il aimerait répondre, mais les mots lui restent en travers de la gorge. Certes l’anglais n’est pas sa langue maternelle.
Lorsque ses parents décidèrent de quitter la Corée du Sud pour vivre le rêve américain, il avait huit ans. Quand bien même l’anglais n’est pas sa langue, il doit se forcer. Faire l’effort pour s’intégrer. Jouer les apparences pour se fondre dans le décor, mais le cœur n’y est pas. Les mots qu’il doit enchaîner à la suite de ceux qui emportent le monde dans sa litanie ne viennent pas ou trop tard. Les autres se détournent de lui, s’éloignent et versent leur flot de paroles dans le courant incessant des conversations sans but. Lui reste dans son coin, silencieux tel les héros de ces Western Spaghetti que Tarantino affectionne tant. Le regard noir du jeune homme ne laisse rien transparaître de sa pensée. Il incarne peu à peu ce titre mystérieux.
C’est alors que le film bascule. Après plus de quarante minutes sans dialogue signifiant, l’espace cinématographique se dégage peu à peu autour de l’étudiant, la solitude s’installe et émerge du silence la voix intérieure du héros : claire, fluide, terrible. Elle glace le sang car elle nous donne soudain accès à ce qui se cache derrière le visage de marbre de cet acteur inconnu. Sa voix si puissante et assurée nous transperce le cœur. Nous comprenons que son enfermement dans le mutisme va progressivement susciter autour de lui l’indifférence et le mépris, une violence sourde, une mort sociale à laquelle il ne pourra échapper. Si seulement quelqu’un cherchait à le confronter, à le comprendre, à le faire sortir de ses gonds pour qu’il réintègre la communauté étudiante. Mais personne ne s’occupe vraiment de lui. Mis à part le spectateur, plus personne ne l’entend.
A travers le regard de son héros, Tarantino s’intéresse alors à son compagnon de chambre, puis à son professeur de poésie et enfin à une étudiante dont le héros s’était amouraché. Tout ce petit monde se révèle inconsistant, ne cherchant en l’autre non pas un semblable, mais un moyen d’accomplir sa volonté de puissance. Après Haneke et Gus Van Sant, Tarantino apporte sa pierre au mystère des crimes de masse.
Son film s’interrompt brutalement juste avant le drame par un écran noir sans crédits. Seule résonne pendant de longues minutes la voix véritable de l’étudiant meurtrier confessant sa haine pour tous ceux qui ont ignoré sa souffrance. Le néant a remplacé la violence graphique qui faisait la réputation de Tarantino. Ce réalisateur aussi talentueux que puéril semble vouloir se confronter désormais aux limites de son propre cinéma en posant cette question : comment un film peut-il servir de miroir à une humanité qui ne sait plus voir au-delà de sa propre image ?
dimanche 14 juillet 2013
"World War Z" de Marc Forster
World War Z parle
de zombies. Ça je l’ai compris. Certains dialogues moins bien. J’ai dû demander
quelques clarifications autour de moi après le film. Ça fait plus de dix ans
que je vis à Londres et des mots m’échappent encore. Ils m’échapperont toujours.
Tout un monde m’échappe, mais au-delà des mots, tout un monde s’ouvre à moi.
Celui de l’image. L’image de World War Z est assez terne. Elle survole des
paysages ocre et s’enfonce dans des couloirs blancs. Et puis il y a cette image
marquante, cette étoile bleue qui semble vouloir devenir la matrice du film :
Jérusalem, un oasis assailli par la haine, un mur qui ne sauvera finalement pas
le peuple élu. Ce n’est pas au cœur de la ville sainte, mais de celui d’un centre
de recherche que l’homme trouvera le salut. C'est au cœur de la science que
notre héros s’injecte une mort certaine pour sauver l’humanité de ces
sans-cœurs avides d’éternité. Je n’ai peut-être rien compris. Je n’ai peut-être
pas assez prêté l’oreille au discours politique du film. Je me fie aux images et elles me
disent que peu importe si ceux qui ont la foi sont déjà sauvés et ceux qui ne
l’ont pas sont déjà condamnés. Le zombie finira par tous nous dévorer car il
n’est autre que cet autre qui porte en lui le plus mortel des virus : la vie.
lundi 24 juin 2013
"Man of Steel" de Zack Snyder
L’homme de fer
s’est taillé un nouveau costume. Il a désormais l’air grave et le regard
mélancolique. Il faut dire qu’il n’a pas eu une enfance facile le pauvre, forcé
de tenir secret cette toute puissance qui fait défaut au commun des mortels. En
attendant le moment propice pour révéler son identité à une humanité qui en a
déjà tant vu, il couvre ses muscles d’un vieux blazer et masque ses yeux fiévreux
sous une casquette de baseball. Il aurait pu finir dans une pub pour Pepsi si le vilain Zod ce n’était pas mis en quête de la barrette de « shit »
qui lui permettrait de « kryptoniquer » jusqu’à l’origine du monde. Et
pour l’empêcher de pilonner notre chère Gaïa, notre héros ultrabright fait le choix cornélien de respecter le vœu de son père
bicéphale, de garder les pieds dans le purin et la tête dans les étoiles. Tel
le Persée des temps post-modernes, il se met en tête de défier les cieux et
d’embrasser son destin terrestre, quitte à décapiter toute une ville de ses gratte-ciels.
J’aurais sûrement aimé partager son plaisir de voler comme un aigle et de brûler
comme un soleil. J’aurais sans doute apprécié de pouvoir comme lui regarder sous
les jupes des filles sans me pencher, mais notre surhomme ne déshabille malheureusement
que des beautés à la radiographie frigide. Il est très difficile de s’attacher à
un héros qui ne voit dans le sauvetage de la girl next door qu’un bon catch de quarterback. Rien ne le fait saigner, rien ne pourra nous arracher
une larme. Les mystères de l’univers n’ont pas été « terraformés » et
le souffle issu de ses profondeurs insondables n’a laissé sur le visage éphébique
de Henry Cavill aucune trace d’émotion. Si Michael Shannon a su heureusement parasiter
cette image de super héros d’Epinal, nous attendons cependant avec lui l’avènement
d’autres tempêtes cinématographiques.
samedi 11 août 2012
"Promotheus" de Ridley Scott
Une scène de Blade Runner me revient à la
mémoire : Le personnage joué par Harrison Ford force, dans la pénombre de
son appartement, une jeune femme à sortir de sa frigidité robotique. En se
donnant à lui, elle risque sa vie. Dès les premiers signes d’abandon, un
mécanisme d’auto-destruction se met à l’œuvre au cœur de ses circuits. Elle est condamnée à s’éteindre au bout de quatre années. La mort est annoncée. Tel
est le prix à payer pour vivre comme les autres. Elle le sait. Elle a peur. Lui
ne pense qu’à son désir de la posséder. Il la saisit. Elle cherche à s’enfuir
de son emprise. Il claque la porte et lève les mains comme un prédateur
subjuguant sa proie avant de la dévorer. Il y a quelque chose d’étrange dans
cette scène : une brutalité et un manque cruel de sensualité. Ce qui n’est
pas connu du spectateur à ce moment précis du film, c’est que cette scène, où
l’humanité de ces deux personnages semble forcée, se déroule justement entre
deux robots. Quel est donc le sens de ce désir de fusion entre deux êtres qui
ne peuvent se reproduire ? Un défaut de fabrication ?
L’auto-destruction serait-elle au cœur de leur vie programmée, le suicide au
centre de la cinématographie de Ridley Scott? La vie y engendre la destruction
comme ces corps qui enfantent des Aliens.
Incontrôlable, incompréhensible, elle est un feu qui réduit en cendres toutes
les ambitions humaines, dont celles de ce réalisateur de s’élever au niveau de
son maître Stanley Kubrick. Il est difficile de ne pas comparer Promotheus et 2001 Odyssée de l’Espace : le survol de notre planète comme
une terre étrangère, la solitude de la station spatiale, le meurtre au cœur de la
condition humaine, la quête éperdue de ses origines. Le mal est pour
Scott cette vie qui nous échappe, cet
Alien, ce corps étranger, ce virus sexuellement transmissible dont le
personnage féminin principal de Prometheus
se débarrasse par un auto-avortement. Si pour Kubrick l’humanité s’exprime dans
ce geste radical du singe qui fracasse le crane de son semblable, lance son
arme au ciel et son regard vers l’infini, chez Scott elle est une erreur de la
création qu’il serait presque tenté de rayer d’une croix. Pour s’élever
au-dessus des hommes, il faut, malgré leurs erreurs, leur cruauté, leur vanité,
leurs errances, commencer par les aimer et toujours croire que son salut ne se
situe nulle part ailleurs que dans le prochain. Ainsi parlait Zarathoustra.
lundi 10 octobre 2011
"Melancholia" de Lars Von Trier
Tout débute par
un rêve, une pluie de passereaux, la chute d’un étalon, des scènes au ralenti,
deux femmes et un enfant, plan où l’équilibre est parfait, mais où l’homme est
absent. Il regarde. Il essaie de donner un sens à une pensée folle. Il est
cette planète lancée à grande vitesse dans le vide sidéral, mais le choc avec
l’humanité ne sera pas fatal. Il n’aura même pas lieu. Lars Von Trier n’y croit
pas vraiment et se force à plonger son film dans le néant. Cette pensée folle,
au fond, il ne l’accepte pas car il ne la comprend pas. Et c’est sans nul doute
de ce désir de donner sens à cette vision brute, vague souvenir d’un songe
incompréhensible, qu’est né ce film. Froid comme l’art abstrait, détaché comme la
mariée, sec comme sa sœur, naïf comme le mari déçu, dogmatique comme le
beau-frère, cynique comme le patron vénal, Lars Von Trier est ce qu’il dénonce.
Incapable de voir au-delà de la surface sensible, il creuse comme un acharné le
cœur des hommes qu’il ne sait pénétrer de sa raison. En diabolisant le monde et
en dénigrant l’humanité, Lars Von Trier fait preuve de peu de foi en la magie
du cinéma et la fée qui l’anime, la vie. Si comme Justine, la future ex-mariée,
il pense être convaincu de notre solitude éternelle et de notre fin inéluctable,
pourquoi ne se mure-t-il pas dans le silence ? Parce qu’il veut continuer,
à vivre, à filmer les seins plantureux de Kirsten Dunst, le visage déchiré de
Charlotte Gainsbourg, la vanité de Kiefer Sutherland, les facéties de John
Hurt, l’amertume de Charlotte Rampling. Parce qu’il veut rendre compte de ses
rêves, de l’invisible, comme ses maitres, Bergman, Tarkovsky, Fellini. Cela ne
sert à rien de déconstruire le monde et de chercher le néant dans le noir de sa
pensée. Le cinéma est fait de lumière et Dieu sait qu’elle est belle dans
Melancholia ! Que Lars Von Trier brise le carcan de son intellect, de ses
dogmes, et qu’il laisse enfin la vie s’épanouir pleinement sur l’écran, celle
qu’il chérit tant, tout comme ses actrices, toutes les femmes de sa vie et
celle qu’il, entre toutes, aime à la folie : l’humanité.
dimanche 28 août 2011
"Super 8" de J.J. Abrams
Une scène sur le quai d’une gare est le banc d’essai d’un film amateur qui prend à cœur d’embrasser la réalité de la fiction. Une jeune actrice y passe une audition pour devenir une fleur, aussi rare que fragile, au milieu d’un désert cinématographique. Hollywood s’émerveille puis s’égare dans la parodie d’un miracle. Après avoir brièvement senti le parfum capiteux des années 80, il s’éloigne des mystères de ces films monstres qui arrachèrent ses premières larmes au cinéma de masse. Super 8 est de notre temps. Il perd en chemin l’émotion qui l’a tant inspiré à croire que le charme de l’enfance n’a jamais de seconde chance.
"Le Dernier Maître de l’Air" de M. Night Shyamalan
D’Eric Rohmer à Krzysztof Kieslowski, d’Ingmar Bergman à Andrei Tarkovsky, de Martin Scorcese à Terrence Malick, personne ne contestera à ces réalisateurs leur esprit tout à la fois critique et ouvert à la spiritualité. M. Night Shyamalan fait partie de ces cinéastes qui, malgré une certaine maladresse rhomérienne parfois, n’a jamais cessé d’explorer, contre les vents et marées de la critique, le rapport complexe de l’homme et de la foi, même dans ses films les plus commerciaux. Entre soi-disant pudibonderie et philosophie de comptoir, il nous souffle à l’oreille cette terrible vérité: il n’y a pas de salut pour l’individu qui se dirige égoïstement vers sa propre fin. Il n’y a que son prochain, son amour, son mystère, ce qui dépasse l’imagination pour que nos espoirs, nos illusions, la fiction, prennent chair. Il veut nous faire croire à l’incroyable, nous faire ressentir, comprendre, comme cette immense vague d’émotions soulevée par le dernier Maître de l’Air, que la vie est un acte de foi en l’autre, que le destin de l’homme ne peut dépendre d’un être providentiel, bien qu’il n’en pense pas moins. La vérité nait ainsi d’un conflit intérieur, d’une remise en cause et d’un renforcement de sa propre foi, du choc d’une image et d’une myriade de regards, entre ces lignes, dans nos pleurs, entre ces mots que j’écris et ceux que vous lisez, entre l’un et l’invisible.
dimanche 31 juillet 2011
"Harry Potter et les reliques de la mort - partie 2" de David Yates
Harry est arrivé au bout de son histoire, de son adolescence. Il a réussi à accepter la mort, il en a fini avec la magie, le fantastique, ses rêves de puissance. Il a accepté de rester sur le quai et laisser partir le train de la vie, sans lui. Si les fans pleurent c’est parce qu’ils nourrissent comme Harry le désir de devenir le maitre de leur destin avant que celui-ci ait le mot de la fin. Si les éternels adolescents pleurent c’est parce que le véritable héros de cette histoire, Voldemort, a capitulé, celui qui laissa sa marque sur le front d’Harry, celui qui en fit un être exceptionnel, torturé, ambigu, son père spirituel, son guide, celui qui voulait vivre au-delà de la mort. Il a été vaincu, mais vive celui sans qui aucune histoire vaudrait d’être vécue, sans qui la vie n’aurait pas de sens, sans qui Harry serait à jamais resté, tout comme son meilleur ennemi, dans l’enfance !
jeudi 14 avril 2011
"Monsters" de Gareth Edwards
« Love is a restricted area ». En français, étrangement, on serait tenté de traduire cette phrase par : « L’amour est un domaine réservé ». La signification est toute autre, mais pas si éloignée. L’amour est un monstre qui ne peut être contenu, qui échappe à toutes les interdictions, toutes les violences, toutes les misères, fait trembler l’humanité jusque dans ses racines les plus profondes. Il fait tomber les murs qui séparent les égoïsmes, franchir les frontières idéologiques, déjouer les promesses du mariage. Sa puissance est dévastatrice, effraie, mais émerveille tout à la fois par son étrangeté, sa grâce, son ambigüité, sa capacité à se renouveler sans cesse malgré le désespoir et son lot de détresses. Les hommes veulent l’encercler, le contrôler, saisir son image, percer son secret, mais il fuit, trace sa route, évite les écueils de la raison pour s’achever tendrement dans l’intimité d’un simple baiser.
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