dimanche 24 avril 2016

« Life is Strange », Saison 2, Episode 1 : « Les oiseaux »

Entre rêve et réalité, « Life is Strange » brouille les codes du jeu vidéo d'aventure classique en nous incitant, au fil de ses épisodes, à rembobiner le film de nos souvenirs et déjouer les détours souvent funestes du destin. Sauver une vie qui nous est chère ou la ville de notre enfance, tel est un des nombreux dilemmes cornéliens que propose ce jeu aux détours scénaristiques multiples et aux décisions si déchirantes parfois qu’elles pourraient arracher quelques larmes aux joueurs abrutis aux headshots.

Ces émotions, si rares dans les jeux vidéo, se cacheraient-elles dans les interstices de la motion capture, du choix musical, des longues focales ? Ou brilleraient-elles tout simplement dans ce regard tendre porté sur les atermoiements de l’adolescence ? Il est toujours difficile de savoir ce qui peut embraser les cœurs et entretenir, au fil des saisons, la flamme des premières amours.

Il serait cependant bien surprenant que Dontnod, le développeur de « Life is Strange », n’aie pas déjà envisagé les ressorts scénaristiques qui permettront de retrouver dans une seconde série le ou les personnages clés du premier chapitre, ainsi que les éléments de son succès. Attendons-nous à effectuer de brefs voyages dans le temps et à revivre les mille et une variations de nos souvenirs immortalisés au polaroid.

Mais sans plus attendre, entre rêve et réalité, laissons-nous donc prendre au jeu et imaginons ce que pourrait nous réserver la deuxième saison de « Life is Strange » .

« Life is Strange », Saison 2, Episode 1 : « Les oiseaux ».

Ouverture au noir.

Max, l'héroïne de la première saison, se réveille dans une pièce faiblement éclairée. Ni porte ni fenêtre. La photographe en herbe est cernée de quatre murs tapissés de centaines de polaroids. Chaque photo est une photo d’elle prise de dos face à un mur criblé de photos. Caressons la souris et l’envie de fuir cette mise en abyme magrittienne.
Ni porte ni fenêtre. Quatre murs tapissés de clichés. A y voir de plus près, les photos ne semblent pas exactement les mêmes. Dans certaines photos, certaines photos manquent. Des espaces vides attendant d’être comblés et le désir insatiable de tout joueur de vouloir progresser. Choisissons un cliché et usons de ce pouvoir de sonder les défaillances de cette mémoire sensible.

L’introspection se dilue dans un flash blanc.

[…]

Max se réveille dans une pièce faiblement éclairée. Ni porte ni fenêtre et un mur de photos pour seul cadre. Quelques espaces restent encore à être remplis. Continuons à nous y projeter pour remonter à la source même de ce mauvais rêve.

[…]

La même pièce, la même lumière tamisée. Quelques taches rouges sur le sol. Max saigne du nez. L’effort de se replonger dans le passé - même immédiat - rend le présent plus difficile à recouvrer.

[…]

Une mare de sang. Max n’a plus la force de se relever, sinon le regard sur elle-même face à l’absurdité.

Sa tête retombe et heurte le sol dans un claquement sec.

Fondu au noir.

[…]

Le noir persiste, le joueur s’impatiente. Les boutons de la souris ne répondent plus. Pas un son, pas un bruit.

Le silence et la nuit.

Reste la touche [Escape] tel un geste éperdu.

 L'écran s’éteint dans un petit éclair blanc.

[…]

« Peace Piece » de Bill Evans
Une allée de palmiers. Une avenue mille fois empruntée par le cinéma hollywoodien. Le soleil est au zénith et une légère brise emporte quelques impressions fugaces. Je m’hasarde à déplacer la souris et la vue se décale sur une rangée de beaux pavillons. Qui suis-je ? Max ou la fille aux cheveux bleus ? Il me suffirait de regarder mes pieds s'avancer vers l’inconnu, mais une force me retient, m’empêche de me voir. Je ne suis qu’un œil perdu dans un océan virtuel.

Cela fait plusieurs minutes que j’arpente des rues désertes au réalisme troublant. La sensation d’être là-bas. Loin. Que dois-je faire ? Rien ne semble m’indiquer le chemin à suivre lorsqu’un nuage d’oiseaux me frôle à tire-d’aile. Ils se regroupent par milliers pour créer une nébuleuse de points noirs là-haut, là où le bleu était jusque-là immaculé. Cette masse sombre se déforme et se reforme en d’étranges figures quasi-géométriques pour s’éloigner ensuite vers le centre de la ville.

Ai-je d’autre choix que de la rejoindre ? Je peux courir mais après moins d’une minute le rythme se ralentit et mon souffle court se fait sentir. Sur ma gauche un vélo gît au milieu d’une pelouse. La roue tourne encore. De l’autre côté, à cheval sur un trottoir, un 4x4 a les portières ouvertes. Je me dirige vers la voiture. La clé est sur le contact prête à être enclenchée, à croire qu’elle n’attendait que moi. Je m’installe au volant, ferme les portières et passe du silence des grands espaces à celui des habitacles feutrés. Le pare-brise envahit ma vision sans que je puisse voir mes mains, les lignes de ma destinée.

Je peux circuler dans la ville vidée de ses habitants en gardant en ligne de mire ce nuage noir. Conduire librement un véhicule dans un jeu vidéo est souvent grisant et je pourrais inlassablement virer à droite ou à gauche sans me soucier d’un quelconque objectif à atteindre.

Mais je m’approche inéluctablement de cette tache sombre qui semble véroler l’azure. Elle grandit au-dessus d’un large bâtiment. Un hôpital.

Alors que je ralentis devant l’entrée principale, les portes s’ouvrent et plusieurs personnes s’avancent prudemment sur le seuil. Je sors du véhicule et un jeune homme à l’allure de quarterback m’arrête net. Il lève la main devant ses yeux pour se protéger du soleil et dit haut et fort :

« Ne t’avance pas plus. Comment tu t’appelles ? »

Une fenêtre apparaît à l’écran. Je tape mon [nom].

« Avance-toi que nous puissions mieux te voir », continue le quarterback.

A partir de cet instant, l’interface réapparait et je dois indiquer mon [sexe], ma couleur de [peau], celle de mes [yeux] et de mes [cheveux], d’autres détails de ma [complexion], ainsi que de mes [vêtements].

La vue passe à la troisième personne et je reconnais des personnages de la première saison.

Quelqu'un s’approche de moi pour me fouiller et fait un signe d’acquiescement au quarterback. Il s’avance vers moi et me tend la main. Je la lui serre.

« Entre. Ne restons pas ici. »

L’hôpital semble en état de siège. Des gens s’affairent dans le hall et les pièces adjacentes, portant des cartons, des fils et divers matériels.

« Je m’appelle Zachary. Je vais te faire faire le tour du propriétaire. »

Il me montre une pièce où plusieurs personnes regardent une carte sur une large table.

« C’est notre quartier général en quelque sorte. Là-bas, ce sont les cuisines où l’on emmagasine les vivres. »

Je demande ce qu’il se passe.

« Cela fait plusieurs mois que nous sommes ici. De temps en temps des gens comme toi nous rejoignent. Mais, c’est de plus en plus rare… »

Zachary m’emmène à l’étage devant une chambre gardée par des hommes armés.

« C’est bon. Vous pouvez nous laisser entrer. »

Je découvre un lit d’hôpital. Une personne frêle est sous respiration artificielle.

« C’est Warren qui l’a trouvée dans un entrepôt de la ville. Elle baignait dans son sang. Il l’a emmenée ici, mais l’hôpital était désert. Pas un médecin. Il a allumé le générateur de secours et a réussi à la mettre sous respiration artificielle. Il lui a sauvé la vie, mais nous ne savons pas si elle se réveillera un jour… »

Zachary semble perdu dans ses pensées, puis se retourne vers moi.

« D’où connais-tu Max ? »

J’attends qu’une boite de dialogue avec différents choix s’affiche. Je voudrais lui demander pour quelle raison ils la protègent, mais rien n'advient. Il continue :

« En fait je m’en fous. Cela ne me regarde pas vraiment. Viens avec moi, je vais te montrer ta chambre. »

Zachary m’emmène dans une petite pièce avec un lit d’hôpital et une commode pour seuls meubles.

« Fais comme chez toi. Je te laisse. Je dois rejoindre le quartier général. A plus tard. »

Je jette un œil par la fenêtre, me laisse bercer par Bill Evans et contemple la richesse des textures générées par le moteur graphique. Je me demande si les nuages dans le ciel se meuvent réellement ou si c'est mon imagination qui me souffle cette impression.

« Moving Through Time » d'Angelo Badalamenti 
J’explore la chambre, l’hôpital, ses corridors. Il y a du monde. Un monde clair. Peut-être un effet de la lumière inondant les murs blancs. La plupart des étudiants de Blackwell et des habitants d’Arcadia Bay sont ici et semblent avoir un rôle à jouer.

J’essaie de parler des circonstances qui les ont amenés en cet endroit, mais personne ne veut vraiment aborder le sujet. C’est alors que j’aperçois Warren au bout d’un couloir. Je lui adresse la parole. Il est pressé mais accepte de me parler.

« Tu crois au surnaturel ? me demande-t-il. Il va falloir te faire à l’idée que rien ici n’est rationnel. Viens avec moi. »

Il me fait entrer dans sa chambre. Sur l’un des murs sont accrochés des polaroids, ces centaines de photos de Max de dos.

« Il y avait du sang partout et ces photos… »

Il parle par bribes faisant de longues pauses.

« J’ai quitté Blackwell pour la retrouver. Il y a de ça plusieurs mois. Je ne me souviens plus exactement. J’étais sur la route. La lumière était vive. J’écoutais la radio lorsque… »

Sa voix se brise, mais il se reprend.

« Lorsque tout a commencé. C’est la radio qui s’est mise à en parler. Des voix paniquées. Des hommes, des femmes, des familles. Volatilisés. Puis le silence insupportable. J’ai cligné des yeux et j’ai failli avoir un accident. Des voitures arrêtées au milieu de la route. Comme si le monde s’était arrêté de tourner. C’est alors que je les ai vus… »

Il se tourne vers un ciel délavé.

« Les oiseaux. Une nuée de taches noires dans le ciel. Je les ai suivis. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Plus rien n’avait de sens. C’est comme ça que je l’ai retrouvée. C’est elle qui m’a guidé… »

Il me regarde fixement.

« Il faut que j’aille rejoindre les autres au quartier général. Pourrais-tu me rendre un service ? Lui parler. Il faut continuer à communiquer avec elle, pour qu’elle se souvienne, que l’on comprenne ce qui s’est passé, ce qui se passe ici. »

Il me laisse et je retourne dans la chambre de Max. Je m’assois de nouveau à côté d’elle et reste là à la regarder dans un de ces moments de contemplation qui ponctuaient la première saison de touches mélancoliques.

Je ne peux que l’observer : ses joues exsangues, ces effets intermittents de vapeur sur l’appareil respiratoire. Ses mains effilées, cette texture hyper réelle du drap blanc ; J’en distinguerais presque les aspérités. Les reflets saturés de la lumière, les particules haute définition de la poussière en suspension. La sensation d’y être, de l’autre côté du miroir.

Je me lève et continue mon exploration des lieux jusqu’au quartier général. J’y retrouve Warren, Zachary et d’autres visages familiers autour d’une large table en formica. Ils scrutent une carte de Los Angeles et de ses environs. J’y distingue de petites croix rouges inscrites au marqueur. A la marge de la carte il y a également une zone noircie qui attire mon attention, mais personne n’est vraiment disposé à me parler.

Inondé d'une lumière crue venant de la fenêtre principale, se trouve un large bureau encombré de livres et de journaux. Plusieurs d’entre eux se réfèrent à la théorie du chaos, à celle de la relativité, aux trous noirs et au voile de Maya. J’en feuillète quelques pages qui veulent sans doute donner un peu de crédibilité à ce monde illusoire.

Je trouve également un petit carnet noir de type Moleskine. Dès que je le touche, s’ouvre une interface où sera sans aucun doute sauver ma progression dans le jeu. Ma première mission à y figurer est de parler à Max.

Sur le mur opposé se trouve un immense tableau noir listant des groupes de noms et des ordres de mission : Récupérer de la nourriture, ramener des antibiotiques, trouver des véhicules, etc.

Zachary s’approche :

« Nous devons nous organiser pour survivre. Tout le monde doit s’y mettre. Libre à toi de choisir ta première mission. »

Je l’interroge au sujet de la zone noire.

« Commence déjà à faire tes preuves et on en reparlera. »

Il retourne vers les autres. Je décide de joindre un groupe qui a pour mission de récupérer des vivres dans un centre commercial. Je dois me rendre dans le parking souterrain.

Avant même de sortir de l’ascenseur, j’entends des coups de feu. Les portes s’ouvrent et je découvre que le parking a été reconverti en salle d’entrainement. Un homme me voit hésiter et m’interpelle:

« Toi ! Viens ici. »

Je m’avance.

« Approche-toi. Je m’appelle David. »

Il me donne un casque anti-bruit et une arme à feu.

« Tu sais t’en servir ? »

Je lui demande pourquoi c’est nécessaire.

« A l’extérieur, c’est la jungle. Je ne sais pas comment le monde a pu s’écrouler du jour au lendemain et je m’en fous un peu pour te dire la vérité. Ce qui compte c’est aujourd’hui. Et aujourd’hui, il faut se battre pour survivre. »

Je lui demande s’il y a d’autres camps comme le notre. Il ne répond pas tout de suite. Il hésite puis se met à parler doucement comme s’il ne voulait pas que d’autres entendent.

« Il n’y avait plus d’électricité, d’internet, de services qui fonctionnaient. Les trois quarts des habitants de la ville avaient disparu. Nous pensions être seuls au monde. Et puis on nous a tiré dessus. Ce fut le bordel sur le moment et puis on s’est organisé. Il n’y a de plus de lois qui vaillent sinon celle du plus fort. Montre-moi comment tu te sers de ce revolver. »

Je peux m’entrainer autant que nécessaire. Mon carnet signale les niveaux atteints et les armes maitrisées.

Une fois passé le niveau 3 avec mon revolver, David revient vers moi.

« C’est bien. Ça suffira pour l’instant. Rejoins ce groupe de ce côté. Il va bientôt partir. »

Je vais à la rencontre de cinq personnes. Le leader se tourne vers moi. Je m'annonce et salue tout le monde.

« Ok. On est au complet. Allons-y. »

« Odyssey » de Rival Consoles
Nous grimpons à l'arrière d'une ambulance. Le leader commence son briefing en haussant la voix alors que le véhicule démarre sur les chapeaux de roue.

« Je m’appelle Justin. Ce que je vais vous dire vous semblera peut-être ridicule, voire même dérisoire. Ecoutez-moi bien. Toute mission est à prendre au sérieux. Il en va de notre survie à tous. Bien-sûr, il est possible que tout se passe comme au bon vieux temps, lorsqu’on faisait ses courses pour la semaine. Il est aussi possible que ça tourne mal, surtout si vous prenez cette mission à la légère. »

Il fait une pause pour accentuer l’effet dramatique.

« Ok. Voici notre mission : Il faut récupérez des pâtes, du riz, des céréales et de l’eau. Nous irons par groupes de deux. L’un poussera le caddie et récupèrera les vivres. L’autre restera à côté l’arme au poing au cas où nous ne serions pas seuls. »

Justin s’adresse à la conductrice :

« Kate, tu laisseras le moteur en marche. »

Il se retourne vers nous :

« Des questions ? »

Il attend quelques instants et me montre du doigt.

« Toi, tu iras avec Dana. Si tu vois quelqu’un de suspect, tu n’hésites pas. Cherche pas à viser les jambes ou je ne sais quoi. On ne fait pas le malin. C’est eux ou nous. C’est bien compris ?».

Nous nous garons dans le parking d’un Wallmart. Des véhicules ont encore leur coffre ouvert. Des caddies errent un peu partout autour de nous comme des bateaux ivres. Je reste derrière Dana qui en récupère un vide à l’entrée.

Nous arpentons les allées à la recherche de la section ‘boissons’. Il fait sombre. Je fais attention à ne pas trébucher sur des sacs et des légumes pourris qui jonchent le sol. L’autre groupe s’occupe du reste. C’est alors que j’entends deux coups de feu et le silence. Dana se retourne vers moi. Elle est visiblement effrayée. Je fais volte-face. Un homme armé d’un fusil d’assaut me tient en jouc et s’apprête à tirer lorsqu’une ombre passe sur lui. Il fait soudainement froid. Je tremble. Je n’ose bouger. Justin apparaît de l’autre côté du rayon. En face de moi l’allée est vide. L’homme a disparu.

« Dépêchez-vous ! Il faut partir d’ici ! »

Nous rejoignons en courant l’ambulance où le compagnon de Justin se tient l’épaule en sang.

Tout va très vite. A l’hôpital, le blessé est emmené en urgence dans le bloc opératoire. Zachary me demande de venir dans le quartier général avec Justin et Dana.

Il s’adresse à Justin :

« Montre-moi sur la carte. »

Justin désigne un point au nord de l’hôpital.

Zachary prend un marqueur et trace une croix noire à l’endroit du centre commercial.

« C’est la première fois. Qui l’a vu ? »

Justin se tourne vers moi. Zachary me fixe en attendant que je dise quelque chose:

« Parle! »

Je mentionne l’homme au fusil.

« Dis-nous exactement ce que tu as vu. »

Je réponds que je n’ai pas vu grand chose à part cette ombre fugace. Je leur parle aussi de cette soudaine sensation de froid.

« Il faut qu’on comprenne ce que c’est. On vit en plein délire ! », s’énerve Zachary.

Warren s’avance.

« Calme-toi ! On finira par comprendre. Imagine que ce sont de mini trous noirs. Je sais que cela semble peu crédible, que c’est de la science fiction, mais il faut peut-être se faire à cette idée pour l'instant, pour ne pas perdre la tête.

- Chacun retourne dans ses quartiers jusqu’à nouvel ordre. », lâche Zachary désabusé.

Je retourne à la chambre de Max, là où l’intrigue devrait se poursuivre.

« A Thousand-Yard Stare » de Rafael Anton Irisarri
Sa chambre est baignée d’une lumière chaude. Je m’assois sur la chaise à côté d’elle et contemple à nouveau les lents mouvements de sa respiration. Une icône apparaît à l’écran sous la forme d’un microphone dessiné d’une main maladroite. L’aurais-je omise tout à l’heure ?

Dois-je parler dans le vide ? Que dire ? Il semblerait qu’il soit également possible de taper les mots sur le clavier, mais je me laisse prendre au jeu de la dictée.

Je commence par me racler la gorge. L’icône réagit. Je murmure un léger ‘Salut Max’ et le mot [Max] s’affiche brièvement à l’écran.

« Comment vas-tu ? »

Le mot [comment] apparaît brièvement.

« Que s’est-il passé ? »

Le mot [passé] s’affiche subrepticement.

« Je joue à 'Life is Strange' pour tuer le temps. »

Les mots [tuer] puis [temps] se succèdent en moins d’une seconde.

Que dire d’autre ?

« Je suis au chômage. Je ne cherche pas vraiment de boulot. »

[Cherche] apparaît brièvement.

« Chloé ? »

[Chloé] s’affiche à l’écran une demi-seconde.

J’ouvre mon carnet et les mots y figurent bien à certains endroits de certaines pages. C’est sûrement un puzzle qu’il faudra résoudre au cours des prochains épisodes.

Je continue à nommer différents personnages qui s’affichent les uns à la suite des autres. Cela devient un peu lassant lorsque me vient une idée.

« Qu’est-ce que la zone noire ? »

Mon écran s’éteint. Je reste interdit quelques instants, une sorte de moment ‘Psycho Mantis’.

[...]

J’agite la souris et l’écran s’éclaircit. Je suis toujours à côté de Max, mais je porte une blouse d’hôpital. Blanche.

Un médecin entre dans la chambre. J’entends des gens discuter dans le couloir. Il s’approche et pose sa main délicate sur mon épaule.

« Vas-y. Tu peux lui parler. Cela l’aidera à se réveiller un jour, comme toi. »

Il s’avance vers la fenêtre.

« Parler te ferait du bien aussi. Cela t’aiderait à recouvrer la mémoire. »

Mon carnet s’ouvre et je peux sélectionner les mots retenus dans la séquence précédente.

Je sélectionne [Max].

« Pourquoi penses-tu qu’elle s’appelle Max ? », me demande-t-il sans se retourner.

Je réponds que c’est son prénom : Maxine. Je l’entends prendre des notes sur un carnet.

Il laisse planer un silence pesant. Je remarque que les boites de dialogues commencent à trembler légèrement. Je décide de parler de [Chloé].

« Parle-moi plutôt de ce nuage d’oiseaux. », me demande-t-il tout en continuant à noircir son carnet de notes.

Les mots et les phrases dans les boites de dialogue ne cessent de changer et de trembler. Il m’est de plus en plus difficile de déplacer le curseur et je clique par erreur sur la réponse suivante :

« Allez-vous faire foutre, docteur ! »

Il ne répond pas et appuie sur quelque chose attaché à sa poitrine.

« Papillon bleu », murmure-t-il et c’est alors que je ne maitrise plus rien. Tout se met à vaciller et la porte de la chambre s’ouvre brusquement pour laisser jaillir une nuée de ces insectes aux ailes azurées. Un bleu électrique envahit l’écran et j’entends alors une succession ininterrompue de cris déchirants. Mes propres hurlements ? Pour me sortir de ce cauchemar, il m’est offert la possibilité de rembobiner la scène pour retourner au début du dialogue.

[...]

« Parler te ferait du bien aussi. Cela t’aiderait à recouvrer la mémoire. »

Je décide de parler de [Warren].

« Un brave garçon. Sans lui tu ne serais pas ici. »

Les boites de dialogues se remettent à vibrer. Je lui demande ce qu’il entend par là.

Il me regarde, prend un mouchoir de sa poche et me le met sous le nez. Les choix qui me sont offerts se floutent et se dédoublent. Par erreur je choisis de lui mordre la main. Mon sang se mêle au sien. Il se met à hurler, appuie rapidement sur l’appareil attaché à sa poitrine et susurre entre deux râles : « Papillon bleu ».

L’écran se fait dévorer par des centaines d'ailes bleutées aux élans électriques et mon hurlement se répète à l’infini. 

[…]

Je rembobine encore et encore le fil des événements pour sans cesse entendre mon cri se perdre dans cette explosion d’ailes saphir. 

[…]

La lumière faiblit et je n'ai toujours pas épuisé toutes les branches que m’offre ce dialogue exténuant. Chaque retour en arrière marque d’une tache écarlate mon retour à la réalité et noircit mon carnet de choix supplémentaires. Emporté[e] par un tourbillon de possibles, je finis par m’écrouler d’épuisement.

Ma tête heurte le sol dans un claquement sec.

« Big Big Love (Fig. 2) » de Foals
Comme si je quittais ma dépouille charnelle, la caméra recule dans un lent traveling arrière et me fait observer la scène de l’extérieur du bâtiment. Agenouillé à mes pieds, le médecin parle à l’appareil clippé à sa poitrine. Des infirmiers en blouse bleue entrent quelques secondes plus tard et emportent mon corps sur une civière.

Ma vue s’élargit encore. L’hôpital est éclairé d’une lumière surnaturelle alors qu’au loin des éclairs déchirent le ciel noir de L.A. et éblouissent brièvement de monstrueux nuages de pixels noirs. Je peux flotter dans l’air sulfureux et me tourner à droite, à gauche, pour admirer ce ballet d’oiseaux de mauvaise augure s’enrouler autour de certains immeubles de la ville comme des nuées de papillons de nuit autour de réverbères.

Je ferme les yeux sur cette vision hystérique et laisse Morphée me brancher à d'autres contrées irréelles.

A suivre.

Illustrations par ordre d'apparition:
1- De la série "Editorials" de Simon Prades
2- "La reproduction interdite" de René Magritte
3- Auteur non trouvé
4- De la série 'Corridors' de Catherine Yass
5- "La Mort" d'Odilon Redon
6- Détail de "Hopital Room" de 'Jamga'
7- "33 fillettes partant à la chasse au papillon blanc" de Marx Ernst




mercredi 30 décembre 2015

'Star Wars : Le Réveil de la Force' de J.J. Abrams


La machine de guerre promotionnelle de Disney a propulsé le nouvel opus de cette saga intergalactique au top des films les plus lucratifs de l’histoire du cinéma hollywoodien. Est-ce la preuve que c’est un bon film ? En tous cas, c’est un film qui a su attirer anciens et nouveaux fans de Star Wars grâce à une campagne marketing efficace. J.J. Abrams a lui-même - depuis longtemps - préparé le terrain en disséminant des références nostalgiques à Star Wars dans la plupart de ses films et notamment dans le dernier Star Trek Into Darkness.

Le Réveil de la Force est un succès commercial indéniable, mais une fois la magie du générique dissipée, c’est un film décevant. Il entonne dès les premières images une longue marche funèbre pompeuse et pompière, enterrant une à une les dernières icones de la saga culte. A l’image du sabre laser qui a perdu son maître, ce film n’est qu’un piètre relais que se passent tristement les anciens et nouveaux protagonistes de cette aventure vieille de près de quarante ans dans l’attente d’un film à la hauteur des espérances. Le réveil de la force y est fébrile. Sa flamme vacille rapidement et n’éblouit jamais. Ce septième sceau n’est clairement pas une révélation. Il ne surprend ni n’émerveille. Il déroule sans génie sa litanie de clichés et de clins d’œil trop appuyés aux autres épisodes de la série. L’Episode VII ne renouvelle ni ne transcende ce que George Lucas sut créer avec trois bouts de ficelles techniques et un réel talent de tragédien.

La promotion de la promotion d’une promotion d’un film qui ne verra jamais le jour. Telle est la formule magique des franchises hollywoodiennes qui n’en finissent plus de promettre le grand soir. Tout cela a été depuis longtemps théorisé et mis en pratique par les studios et les producteurs de séries TV américains sous le terme de cliffhanger. Soyez patients, accrocs du petit et grand écran ! Le mystère de la création sera élucidé à l’épisode suivant. En attendant peu importe si l’histoire est médiocre, le fond creux, les dialogues pauvres tant que le tout est noyé dans un déluge savamment orchestré d’effets spéciaux – on en a pour son argent - et que l’aventure continue. Soyez patients, fans de Star Wars ! Le prochain sera le bon. Promis. To be continued.

Cette méthode de faussaire est au cœur de la mécanique bien huilée des blockbusters à tiroirs et sert de cache-misère à une industrie en mal de scenarii ambitieux et exigeants. Surprendre, émerveiller et faire réfléchir sont les risques que les studios américains - brassant des milliards de dollars en production, marketing et distribution – sont de moins en moins enclins à prendre. Promouvoir à défaut d’émouvoir, ils sont ainsi passés maître dans l’art d’assurer la vente et l’après vente de la promotion de films qui ne sont jamais que l’ombre du suivant.

Le Réveil de la Force
ne fait pas exception et égrène lieux communs, personnages et archétypes des films de l’autre, le ‘Rohmer’ du cinéma de science-fiction, le mal-aimé des soi-disant fans de Star Wars, la cible facile des pseudo-critiques cinéphiles qui ne savent plus juger un film au-delà de sa forme. Car au point de vue formel, Le Réveil de la Force est de bonne facture, mais au delà des travellings étourdissants et des espiègleries d’un Han Solo grabataire, que reste-t-il des intrigues politiques, des dilemmes cornéliens et tragédies œdipiennes des films de Lucas ? Presque rien. J.J. Abrams est surement un fan de Star Wars, mais il n’a malheureusement pas compris grand-chose à sa mythologie.

Avant de rentrer dans le vif du sujet et juger sereinement le film d’Abrams, dissipons tout de suite un malentendu. Si George Lucas est un metteur en scène parfois médiocre, il n’est pas moins un des plus grands conteurs du cinéma hollywoodien. Beaucoup de fans et de critiques ont glosé sur La Menace Fantôme et L’Attaque des Clones. Ces films sont certes loin de la mise en scène spectaculaire de l’Episode VII, mais les histoires qui les sous-tendent sont bien plus riches et complexes, mêlant intrigues politiques et réflexions philosophiques passionnantes pour tout amateur de science-fiction.

Qu’en est-il de l’histoire du film d’Abrams ? Elle n’est qu’un méli-mélo de toutes les intrigues des précédents films de la série. La jeune héroïne de l’Episode VII est ainsi (presque) orpheline, mécanicienne experte, pilote hors-pair, tout comme Luke avant elle. Mêmes traits, même parcours initiatique, même ligne scénaristique. Est-ce que sa féminité serait sa seule originalité ? Inverser les motifs et codes des autres films n’ai nullement une preuve d’originalité, notamment lorsque le procédé devient systématique. L’Episode VII multiplie ainsi les inversions et variations sur les thèmes principaux des autres épisodes, développant un écheveau d’intrigues artificielles sans réel fondement. Des documents secrets dissimulés dans un droïde ; le massacre d’un village ; un bar peuplé de créatures bigarrées ; l’épreuve de la ‘cave du mal’ ; une bataille décisive sur une planète glaciaire ; un parricide inévitable ; une super étoile de la mort condamnée au même sort que ses grandes sœurs ; un Jedi exilé sur une planète introuvable. L’inventaire à la Prévert pourrait continuer jusqu’au fin fond de la galaxie.

Les scénaristes du Réveil de la Force ne se sont pas foulés en ne changeant que quelques lignes aux histoires déjà écrites par George Lucas et ont tout mixé grossièrement sans faire preuve d’aucune finesse d’écriture. Si ce dernier n’avait pas donné son blanc-seing, on n’aurait crié au mauvais plagiat. Mais chut ! Ne réveillez pas les accrocs de ces films à gros budget qui ne sont que la resucée d’autres films à gros budget. Il ne faudrait pas qu’ils se rendent compte qu’on leur sert toujours la même soupe d’effets spéciaux insipide. Ils pourraient finir par bouder les salles obscures et se mettre à y préférer la lecture lumineuse d’Isaac Asimov, Arthur C. Clarke, Frank Herbert et Dan Simmons.

N’y-a-t-il donc rien d’original dans l’Episode VII ? Il y a bien l’histoire de ce Stormtrooper qui a du mal à adhérer à la logorrhée imbitable des nazillons de pacotille du Premier Ordre. Il y a de quoi le comprendre quand leurs représentants ont si peu de charisme. L’un nous fait son Adolphe tonitruant et l’autre sa crise d’ado. L’Empire a clairement perdu de son panache. L’absence du personnage principal des six films précédents - Dark Vador – se fait cruellement sentir. Le pauvre a été réduit à une relique idolâtrée par un éphèbe aux penchants obscurs. L’Empire y est infantilisé et ridiculisé. C’est le pire affront que l’on peut faire à la saga Star Wars.

Le côté obscur se doit d’être une alternative crédible au pacifisme combatif des chevaliers Jedi, mais le politiquement correct et les bons sentiments l’ont définitivement dissous dans la mièvrerie. Le piètre successeur de Dark Vador fait tomber le masque assez rapidement et se révèle être sans consistance ni conviction. Il tue son père pour lui prouver qu’il n’est pas un ‘faible’. Le basculement d’Anakin de l'autre côté du miroir aux alouettes d'une république corrompue et d'un ordre Jedi à l'ascétisme fanatique avait bien plus de force et de sens.

Le triomphe commercial de l’Episode VII est compréhensible vu le niveau de l’attente d’un véritable réveil de la force, mais son succès critique est insensé ou - encore pire - manque de sincérité. J’attends sans grand espoir que l’Empire des véritables fans de Star Wars contre-attaquent pour rééquilibrer la Force et réveiller son côté obscur.

mardi 4 novembre 2014

« Akira » de Katsuhiro Otomo


Ni Dieu, ni maître.

« Je dirai […] la vérité aux Français. » avait déclaré Manuel Valls lors de son discours de politique générale en citant Pierre Mendès France. La vérité ? Valls l’a dite au Medef (Mouvement des Entreprises de France) : « Nous vivons dans une économie de marché, dans un monde globalisé […] » et l’Etat français finit d’achever sa Providence emportée dans cette immense vague de ce que nous appelons, sans trop savoir ce que c’est, la mondialisation. Libre circulation des marchandises, des capitaux, des hommes. Matérialisme exacerbé à l’ère de l’immatériel. La déshumanisation mondiale serait depuis longtemps programmée. Il ne resterait que quelques barrières technologiques à faire tomber et nous n’aurons même plus d’âme à marchander.

Faut-il donc accepter sans coup férir le déclassement de notre civilisation ? Se lamenter du « grand remplacement » ? S’indigner ? Célébrer la diversité ? S’adapter à son temps ? Conserver notre mémoire collective? La sauver de ces hordes de djeunes écervelés? Toutes ces grandes questions agitent le bocal médiatique. En attendant le peuple se désintéresse massivement de la politique, la fracture sociale s’approfondit, l’endettement se creuse, les acquis sociaux se démantèlent, les communautarismes se renforcent, les pensées se radicalisent, les paroles de haine se libèrent, la paranoïa collective s’intensifie et les intellectuels cherchent en vain à relancer la machine idéologique. « C’est vraiment une misère que de vivre sur la terre ! »1

Alain Finkielkraut commence son dernier livre, L’identité malheureuse, par se rappeler son histoire pour l’intégrer dans la grande. Il a l’intime conviction qu’il comprend ce mal qui gangrène les démocraties occidentales et tout particulièrement la nation française. C’est ainsi qu’il nous donne accès au long cheminement d’une pensée qui émergea des cendres de l’évènement le plus terrible du 20ème siècle. Il nous conte la chronique d’une mort annoncée, celle de notre culture.

Comme Saint Julien l’Hospitalier, j’aimerais l’accueillir sur ma barque, le faire passer de l’autre côté, l’amener chez moi, dans mon intimité, lui offrir mon pain, mon vin, ma chaleureuse amitié dans l’espoir que ce parfum mortifère se transforme en souffle divin.

Je suis Tetsuo, Tetsuo Shima. Je suis né dans la banlieue sud de Néo-Tokyo. J’ai aimé cette ville « nouvelle » où les arbres, encadrés de barres d’immeubles, ne touchaient jamais le ciel. Je fus un enfant solitaire, réservé, perdu dans mes rêves nourris de mangas et de jeux vidéo. Ce fut l’univers parallèle de mon adolescence et celui, je pense, sans trop me tromper, de ma génération, celle qui amorça une rupture discrète mais profonde avec celles antérieures. Sans véritable idéal politique, abreuvée d’images, peu versée dans les lettres classiques, cette génération, je la fis mienne. Sa sous-culture fut mon point d’ancrage dans un monde en plein bouleversement géopolitique et une société en proie aux crises économiques à répétition.

Le jeune que je fus ne me semble pas grandement diffèrent du jeune d’aujourd’hui, celui à qui « rien ne manque » selon Alain Finkielkraut. « Il ne peut vouloir qu’on l’élève : il est sur un trône. » Je fus effectivement ce jeune désœuvré ne trouvant de modèle vers qui lever mes yeux. Comment s’identifier à ceux qui ne seront jamais quelqu’un ? A quoi bon s’obstiner à écouter le maître, à boire ses paroles, à apprendre quand le talent n’est pas là. Je préférais gribouiller des obscénités dans un coin de mon cahier plutôt qu’écrire sans profondeur. J’admirais la beauté. Je ne la saisissais jamais. Elle passait devant moi sans me regarder et j’étais bien trop timide pour l’extirper de mes fantasmes poisseux. A quoi bon s’acharner quand le cœur n’y est pas ? La société avait certes des choses à m’offrir, une perspective d’avenir, un job, une carrière, un heureux mariage, une famille nombreuse, une retraite paisible. Quand mes rêves se sentaient à l’étroit, il me restait la magie du cinéma, les éternels rebondissements des séries télé, les yeux explosés par les jeux vidéo, les soirées trop arrosées, les conversations sans but, les amis d’un jour ou d’une vie, les nuits sans lendemain. Tant de choses pour laver mon cerveau de toute aspiration à renaitre.

Ce que j’affectionnais cependant, c’était de sécher les cours à l’université pour m’adonner à mon passe-temps favori : la vitesse. Une amphé sur la langue, la pupille dilatée, les mains serrant nerveusement le guidon de ma moto trafiquée, je brulais le bitume et ma jeunesse sur les autoroutes abandonnées de Néo-Tokyo.

Je me foutais bien de l’école ne voyant aucun avenir dans une société gangrénée par la corruption et vendue au travail. Filant à toute berzingue dans la nuit, le regard vide, la pensée claire, j’oubliais que la République ne m’avait laissé ni Dieu, ni maître.

Soudain surgit cet enfant vieux au milieu de l’autoroute, figé dans l’instant, ébloui par la violence du phare de ma moto. L’enfance qui ne finit pas. Le choc entre le réel et le fantastique fut inévitable. Ma névrose explosa. Ma pensée se libéra. Ma puissance grandit dans des proportions illimitées. Je dominais les hommes, mais cette liberté totale, cette jouissance infinie, m’amena inéluctablement à une dégénérescence de la chair. Je portais le monde à ma bouche et dévorais le corps de celles que je dévorais jadis des yeux. Je régressais en enfance, là où tout avait mal commencé, là où tout doit recommencer. La naissance d’un nouvel empire sur les cendres d’une République à laquelle on ne pourra jamais pardonner Hiroshima. La naissance d’un nouvel homme qui aura retrouvé son Dieu, son maître : l’espoir. Akira.

(1) L’imitation de Jésus-Christ, Thomas A Kempis

samedi 19 juillet 2014

« Interstellar » de Christopher Nolan


La mise en orbite d’Interstellar est imminente. Alors que Christopher Nolan se tourne vers les étoiles et que le spectateur s’attend à un nouveau déluge d’effets spéciaux, le temps semble propice à rester chez soi et à jeter un œil aux origines de son œuvre cinématographique. 

L’infini, il connait: histoires qui tournent en boucle, personnages qui tournent en rond. Following, film fauché, compliqué, névrosé et raté portait en lui les germes du succès futur d’un des réalisateurs les plus talentueux de sa génération : scénario « poupée russe », héros perdu dans des faux-semblants, ambiance étouffante, image léchée, tous les ingrédients y était, mais la sauce ne prit pas. 

Elle prendra au film suivant, Memento, co-écrit avec son frère, Jonathan Nolan, ainsi que la plupart de ses autres triomphes critiques et commerciaux. Memento est le film sans mémoire d’un metteur en scène issue d’une époque qui ne se souvient plus ou qui veut oublier : l’histoire des hommes, ce qui les lie, leur Destin commun. 

Il le cherche pourtant dans chaque film, y met toute son énergie, toute sa créativité. Son incapacité à transcender est touchante. Son désir de toucher l’invisible est contagieux et avec lui nous espérons qu’au-delà des cliffhangers à répétition, nous découvrirons ce qu’il manque à Christopher Nolan pour saisir ce rien qui fait un tout. Hitchcock, Bergman, Tarkovski, Kubrick, Russell, Roeg, Cronenberg, Allen, Lynch, Soderbergh, Cameron y sont bien arrivés. Pourquoi pas lui ? Que lui manque-t-il pour s’élever au-dessus de cette foule de réalisateurs qui se sont essayés à la science-fiction et au fantastique sans jamais ou rarement réussir à pénétrer le secret de leurs maitres : Scorcese, De Palma, Lucas, Scott, Spielberg, Verhoeven, Wachowski, Aronofsky, Niccol, Snyder, Abrams, Jones, Edwards, Cuarón. La liste est longue, interminable et ennuyeuse. 

Que fait défaut à ces metteurs en scène prodiges pour s’affranchir du monde des images ? Une culture littéraire ? Une profondeur que la caméra ne saura jamais atteindre. Ces mots qui lient les hommes aux delà des apparences et déjouent les clichés même lorsqu’ils sont tus. 

Une culture musicale ? Ce souffle insaisissable qui ébranle les cœurs les plus insensibles. Ce liant qui fait oublier que le cinéma est discontinu, un roman-photo, un tour de magie souvent sans prestige. 

Un art du cadre ? Une structure pour nos vies insensées, une digue contenant le débordement de nos passions. Cette fenêtre sur l’infini, Christopher Nolan n’en a pas encore scié les barreaux. Son enferment est mental. Un labyrinthe de verre et de miroirs. Une profusion de reflets où le regard d’une femme pourrait laisser penser à une possible échappatoire : Qu’elle soit mure (Lucy Russell), froide (Carie-Anne Moss), sensuelle (Scarlett Johansson), ingénue (Maggie Gyllenhaal), adolescente (Ellen Page) ou, cette fois-ci, enfant (Mackenzie Foy), partageons l’espoir que dans ce dernier regard qui renvoie tout homme à ses origines, Interstellar prendra son envol et déploiera son imaginaire dans des cieux inexplorés. Nous pouvons toujours rêver.

mardi 21 janvier 2014

« La Vie d’Adèle - Chapitres 1 et 2 », d’Abdellatif Kechiche

C’est l’histoire d’une jeune fille qui cherche sa voix. Comment la libérer des alluvions charriées par le flow du phrasé populaire ? Comment l’emporter dans les brises légères du marivaudage ? Comment sortir des apparences et s’enfoncer dans les profondeurs du réel, remuer sa boue, surmonter ses miasmes, déloger la pépite de vérité qu’Abdellatif a vu briller dans les yeux d’Adèle ? 

Une rencontre, un coup de foudre, un rêve. Celui qui permettra à Adèle de sortir d’elle-même, qui permettra à Abdellatif de poser un regard étranger sur son identité. 

Un choc. Visuel, sonore, culturel, social. C’est Emma, une étudiante aux Beaux Arts, aux cheveux bleus, au sourire carnassier prêt à dévorer son modèle. Y-aurait-il des arts moches se demande innocemment Adèle, elle qui est belle comme une rose qui aurait fleuri au sommet d’un tas de fumier ? Abdellatif voudrait tant l’arracher de ce milieu qui se goinfre de bolognaise, mais il n’ose pas vraiment. De quoi a-t-il peur ? De blesser cette jeune fille dans la fleur de l’âge ? D’égratigner cette image bien léchée ? De trahir l’origine de son nom ? De l’enlaidir ? Certes la morve se mélange aux larmes mais où est donc la sueur qui aurait dû faire basculer la midinette dans la moiteur du désir ambigu, du plaisir interdit, de la réalité du monde adulte, dure, incertaine, irréductible à toute idéologie ? 

Abdellatif reste étrangement étranger à cette scène cruciale de son film, de son discours, de sa réflexion sur les amours tourmentées entre des religions, des cultures, des langues différentes. Doivent-elles vraiment se mêlées au risque de s’aliéner, que l’une d’elle se perde dans l’autre ? Peuvent-elles être des égales, des reflets inversés ? Abdellatif ne veut pas rentrer dans le vif de son sujet, dans ce qui fait mal, dans ce qui rend tout véritable amour impossible. Aurait-il peur de cette fusion où le perdant n’est pas forcément celui qu’on croit ? Si la parité parfaite donne une belle image, ne fait-elle pas illusion? Abdellatif, pétrifié par cette question fondamentale à son cinéma, reste interdit face à ses deux héroïnes, entre deux eaux troubles, incapable de donner chair à un idéal qui lui est cher, celui d’élever la voix de la jeunesse au niveau de celle de ses pères.

samedi 26 octobre 2013

« ? » de Quentin Tarantino



Le dernier film de Quentin Tarantino n’a pas encore vu le jour, mais il marque une réelle rupture dans sa cinématographie. Certains diront que c’est le film de la maturité pour ce réalisateur puéril. D’autres seront déçus. Beaucoup seront déçus. En tout cas, son dernier film ne laissera personne indifférent. 

Son titre déjà interpelle. Imprononçable, il est pourtant le plus beau titre qu’il pouvait trouver pour ce film qui parle de l’innommable, qui parle d’un jeune homme dont le geste irréparable laissa le monde sans voix. 

Le film commence par un long plan-séquence sur la musique envoûtante d’Eluvium, « The Motion Makes Me Last ». Un étudiant comme les autres arpente les couloirs de son université tel un fantôme. Il rase les murs. Il est peu communicatif. Probablement timide ou perdu dans ses pensées. Quand on lui parle, il semble qu’il aimerait répondre, mais les mots lui restent en travers de la gorge. Certes l’anglais n’est pas sa langue maternelle. 

Lorsque ses parents décidèrent de quitter la Corée du Sud pour vivre le rêve américain, il avait huit ans. Quand bien même l’anglais n’est pas sa langue, il doit se forcer. Faire l’effort pour s’intégrer. Jouer les apparences pour se fondre dans le décor, mais le cœur n’y est pas. Les mots qu’il doit enchaîner à la suite de ceux qui emportent le monde dans sa litanie ne viennent pas ou trop tard. Les autres se détournent de lui, s’éloignent et versent leur flot de paroles dans le courant incessant des conversations sans but. Lui reste dans son coin, silencieux tel les héros de ces Western Spaghetti que Tarantino affectionne tant. Le regard noir du jeune homme ne laisse rien transparaître de sa pensée. Il incarne peu à peu ce titre mystérieux. 

C’est alors que le film bascule. Après plus de quarante minutes sans dialogue signifiant, l’espace cinématographique se dégage peu à peu autour de l’étudiant, la solitude s’installe et émerge du silence la voix intérieure du héros : claire, fluide, terrible. Elle glace le sang car elle nous donne soudain accès à ce qui se cache derrière le visage de marbre de cet acteur inconnu. Sa voix si puissante et assurée nous transperce le cœur. Nous comprenons que son enfermement dans le mutisme va progressivement susciter autour de lui l’indifférence et le mépris, une violence sourde, une mort sociale à laquelle il ne pourra échapper. Si seulement quelqu’un cherchait à le confronter, à le comprendre, à le faire sortir de ses gonds pour qu’il réintègre la communauté étudiante. Mais personne ne s’occupe vraiment de lui. Mis à part le spectateur, plus personne ne l’entend. 

A travers le regard de son héros, Tarantino s’intéresse alors à son compagnon de chambre, puis à son professeur de poésie et enfin à une étudiante dont le héros s’était amouraché. Tout ce petit monde se révèle inconsistant, ne cherchant en l’autre non pas un semblable, mais un moyen d’accomplir sa volonté de puissance. Après Haneke et Gus Van Sant, Tarantino apporte sa pierre au mystère des crimes de masse. 

Son film s’interrompt brutalement juste avant le drame par un écran noir sans crédits. Seule résonne pendant de longues minutes la voix véritable de l’étudiant meurtrier confessant sa haine pour tous ceux qui ont ignoré sa souffrance. Le néant a remplacé la violence graphique qui faisait la réputation de Tarantino. Ce réalisateur aussi talentueux que puéril semble vouloir se confronter désormais aux limites de son propre cinéma en posant cette question : comment un film peut-il servir de miroir à une humanité qui ne sait plus voir au-delà de sa propre image ?

« Blue Jasmine » de Woody Allen


Blue Jasmine est un film qui vous étouffe, vous broie. Ses personnages sont des poupées de porcelaine brisées par les doigts noués de leur marionnettiste. Dans ses mains tremblantes, des restes de coquilles vides attendent que le vent se lève et emporte cette poussière vers les étoiles. Ce que cherche Woody Allen ne se trouve pas dans cette humanité mille et une fois maltraitée dans son cinéma, ni dans les paroles déchirantes de Jasmine, mais dans ce regard bleuté qui au dernier moment nous échappe. Ce que cherche Woody Allen est hors champs.